Collection
Les Entretiens
Cahier n°6

Photographie couverture

Denis Brun
Sarah B. Cohen

PREAMBULE

Le 7 février 2019, lors du vernissage de l’exposition « Life is life » à la galerie associative Le Lieu Multiple animée par Dominique Dalbin, j’ai rencontré Denis Brun et Thomas Rimoux.

En ces circonstances, les conversations peuvent être très aléatoires, en balancelle entre réflexions les plus diverses au sujet de l’art et sujets plus ou moins personnels. J’ai parlé verre contemporain avec Thomas, qui présentait une grande plaque peinte, et tenue vestimentaire avec Denis qui émit quelque curiosité au sujet de la veste que je portais ce soir-là.

Diverses raisons contextuelles firent que j’ai omis de répondre à ses interrogations mais, intriguée, je le recontactai par courriel le lendemain parce qu’il est assez rare que, lors d’un vernissage, un artiste « cause chiffon » en ma compagnie. « Dans cette expression, le mot "chiffon" est utilisé dans son sens vieilli de "parure féminine" et non comme le chiffon de ménage. Lorsque l'on parle ou cause de chiffon, il s'agit donc de discussions autour de la mode » puis-je lire sur Internet. Il y est par ailleurs précisé que cela revient à « discuter de vêtements, de mode ou de choses futiles ».

De « choses futiles »… que cela est bien vexant que de se dire que nous avions été tou.te.s deux « futiles ». La meilleure méthode, face à un tel avis, est de se dire qu’en fait, nous en étions très fier.e.s. Bien.

J’étais d’autant plus intriguée que Denis présentait derrière la grande vitre, face à la rue de Moissac, un grand lapin habillé d’une veste dont le tissu avait été dessiné avec le plus grand soin. Denis était manifestement un initié. Cet aspect de sa personnalité m’a décidée à le rencontrer et ainsi est né cet entretien.

Photographie, chapitre I, la venue à la peinture Denis Brun

LA VENUE À LA PRATIQUE ARTISTIQUE

- Denis Brun, vous écrivez, peignez, dessinez, composez, photographiez… peut-être même êtes-vous styliste ? Je crois aussi que vous êtes vidéaste. Pouvez-vous compléter mes oublis ?

- Bonjour, oui, je fais tout cela, même plus.. ça fait beaucoup, certes, mais j’éprouve réellement la nécessité de pratiquer ces diverses activités pour multiplier les points de fuite, les axes créatifs, narratifs, et de réflexion.

Ce qui me permet de tout concilier, c’est la volonté de privilégier l’intention artistique plutôt que le médium.

En outre je crois que les idées contradictoires n’en restent pas moins compatibles et ajustables, suivant l’angle sous lequel on les considère.

De ce fait, j’essaie d’avoir le minimum de bases techniques dans certains domaines, ensuite, je me jette à l’eau, quitte à boire la tasse, et souvent plutôt trois fois qu’une.

Dès lors, je ne me considère pas comme un écrivain, un photographe, un musicien, un vidéaste, un styliste, un peintre, un sculpteur ou un céramiste à proprement parler… ce serait hyper prétentieux, compte tenu de mes aptitudes et connaissances techniques.

En outre, ma quête de liberté artistique et humaine m’empêche de rester trop longtemps dans une case pour y être définitivement associé ou pour la représenter.

Je crois que mon ambition principale est de créer, tout le temps, partout, sans y réfléchir, tout en ne pensant qu’à cela, avec aussi, un peu d’ouverture sur les autres et le monde qui m’entoure, même si ce dernier semble être dans un état critique voire moribond...

- Comment tout cela a-t-il commencé ?

- J’ai commencé en 1988 par la peinture, à la Villa Saint-Clair à Sète, puis à Nice à la Villa Arson.

À la suite d’une dépression au milieu des années 90, j’ai tout perdu, tout ce qui avait un réel sens pour moi et qui me définissait en tant qu’individu social, heureux et intégré.

Depuis, je n’ai peur de presque rien sur le plan artistique ou existentiel, au sens large, et surtout pas du ridicule.

Ensuite j’ai découvert le dessin, la photographie, le collage, la vidéo, la céramique, la couture et les installations.

En 2000, grâce à Gilles Barbier et Gauthier Tassart, je me suis lancé frénétiquement dans la musique électronique expérimentale, tragic-fun, électroacoustique, électro-naïve (sous le pseudo de Toshiro Bishoko) et je n’ai pas arrêté depuis, tout en continuant les autres activités.

L’écriture a été vraiment mon premier rêve, mon premier projet artistique de vie, qui a commencé à germer dans mon esprit entre 11 et 12 ans lorsque je suis entré au collège.

Cette envie (qui n’a pas réellement pris forme avant mes 18 ans ) est apparue comme une hypothèse de salut, une perspective salvatrice, au moment où ma vie intérieure, psychologique et sociale, déjà merdique, est devenue un vrai petit enfer au quotidien, rythmé par la tristesse, la mélancolie, le sentiment d’abandon, de totale incompréhension et de rejet.

Pour faire court, je vivais à la campagne, dans un milieu agricole ouvrier basique, où chacun faisait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait, le tout baignant dans un environnement culturel très limité malgré la proximité d’un frère musicien et d’un voisin peintre du dimanche.

Le jour comme la nuit, un mauvais rêve en chassait un autre. Loser à l’école, je rentrais chez mes parents en traînant les pieds car ce qui m’y attendait n’était qu’ennui et solitude.

J’étais hyper sensible, mal dans ma peau depuis mes plus lointains souvenirs, introverti, rêveur, avec le sentiment constant de n’être ni à ma place, ni à la hauteur de ce que l’existence ou les autres attendaient de moi.

Je pensais déjà beaucoup au suicide et je rêvais de tomber gravement malade pour que l’on s’occupe de moi, pour que l’on me voie.

Au milieu de toute cette grisaille, je me rêvais écrivain...

Je crois qu’en fait, j’étais, à mon niveau, amoureux des mots.

J’ai toujours vu des mots s’imprimer dans mon esprit, sans que je puisse vraiment expliquer ce processus...

Les seuls trucs qui me permettaient de tenir étaient mon rapport à la nature, la radio, la télévision, le sommeil et mon imagination.

Comme je pouvais me mettre assez facilement en mode contemplatif, j’arrivais à sortir de la réalité, à ma façon.

- Êtes-vous « a visual artist » ? L’expression est-elle appropriée ? Enfin… je veux dire… puis-je employer cette expression ?

- C’est comme ça que je me définis de façon générale, pour aller au plus simple dans une conversation ou quand je remplis une fiche de renseignements pour un projet.

On peut dire aussi que je suis un artiste plasticien, c’est ce qui me définit quand je remplis ma déclaration d’impôts ou que je fais ma déclaration trimestrielle à la CAF.

Personnellement je me considère comme un artiste, tout court.

J’irais même jusqu’à dire que je me sens artiste au sens romantique de la fin du XIXème siècle ou de la première moitié du XXème siècle.

Pendant toutes mes années d’études, même bien longtemps après, cette vision de l’artiste était totalement méprisée, honteuse, voire interdite. L’artiste dit « maudit » était devenu une caricature, un paillasson sur lequel les alpha-mâles en devenir du monde de l’art, pouvaient essuyer leurs westons flambant neuves.

La figure carriériste et testostéronée de Jeff Koons imposait (sans grande résistance) une vision W.A.S.P. du monde de l’art et annonçait parfaitement le néo et l’ultra capitalisme dans lesquels nous nous noyons.

Maintenant que l’on est plus ou moins revenu de tout, sur le plan stylistique et conceptuel, on peut, je pense, à nouveau endosser la casquette d’artiste maudit, avec la nuance suivante que les ténèbres coexistent très souvent avec des paysages divins et des cieux féeriques.

Pendant des années j’ai dit par dépit, par défi, par provocation, que j’étais un « beautiful loser ». Maintenant quand on me demande ce que je fais, je dis que je suis artiste et après je développe rapidement en concluant que je survis assez joyeusement grâce à mon art et parce que je vis et travaille en France.

- Denis Brun, vous venez de nous expliquer que vous avez passé votre enfance dans un milieu paysan et ouvrier. Avez-vous alors été encouragé, découragé, dans votre nécessité quasi vitale d’écrire ?

- Non, tout le monde s'en foutait pas mal de ce qui pouvait m’intéresser ou me plaire. C'est, en tous les cas, l'impression qui reste gravée (en mode branding...) dans mon esprit. Pour mon entourage j'étais un enfant, rien de plus, je devais juste fermer ma gueule et ne pas me faire trop remarquer en donnant libre cours à mon tempérament excentrique. Donc, aucun encouragement quel qu'il soit dans quoi que ce soit.

- Sur quel support ou objet avez-vous commencé à écrire ?

- Un cahier à spirales, A4, puis des petits carnets que j'achetais dans les pays de l'Est à la fin des années quatre-vingts, début quatre-vingt-dix.

- Pourquoi cet objet ?

- Le premier parce qu'étant lycéen ce fut juste un réflexe conditionné. Mais je savais que CE cahier était MON roman.

Les carnets me fascinaient, surtout les Tchèques ou les Polonais, car ils étaient super exotiques quant à l’esthétique et méga pas chers. Ils étaient comme des portes vers la liberté, ce qui est quand même totalement antinomique avec le concept du communisme... Mais dans le contexte post-URSS, ces objets étaient des reliquats d'un système totalitaire effondré et, à leur façon, représentaient, à mes yeux naïfs, l'utopie d'une reconstruction sociétale...

À l'époque je ne pensais pas que l'ex-bloc de l'est deviendrait pro-capitaliste à ce point...

- Montriez-vous ces écrits ou, au contraire, les gardiez-vous secrets ?

- J’ai montré mon début de roman à une "grande" de terminale, qui avait un an de plus que moi, dont j’étais amoureux et qui m’impressionnait par son intelligence ; ce fut la dernière fille qui m’a attirée avant que j’assume mon identité gay et que je fasse mon coming out quelques mois après. Par la suite je n'ai jamais fait lire mes carnets à qui que ce soit. J’ai juste écrit un peu de poésie, toujours sur un petit carnet, durant l'hiver 1993 où j’étais à Varsovie pour trois mois ; ma meilleure amie polonaise l'avait lu.

Sinon j'ai perdu l’un de ces carnets en gare de Hanovre en août 1991, donc il se peut que des inconnu(e)s l’aient aussi lu.

Sinon, je n’ai jamais eu la moindre envie qu'on lise mes carnets.

- Que lisiez-vous quand vous étiez enfant puis adolescent ?

- Enfant, vers sept ans, je lisais le programme du cinéma et la rubrique "Ailleurs dans le monde" à la dernière page de La Montagne, le journal que mes parents recevaient le soir, via leurs voisins. Ensuite, la Bibliothèque verte, et je crois que vers douze ans le fils d'un voisin m’a passé "L’Arrache-cœur" et "J'irai cracher sur vos tombes" de Boris Vian.

Ça m'a fait un effet terrible...

Je suis hyper sensible à la lecture, et la force des mots écrits a, depuis toujours, eu un immense effet sur mon ressenti et mes émotions à court et moyen terme.

 

La lecture produit en moi un écho auquel se rajoute une boucle, puis une mise en abîme... bref, je lis très très lentement...

Ensuite, vers treize, quatorze ans, j’ai lu le "Frankenstein" de Mary Shelley puis "Dracula" de Bram Stocker. 

Vers quinze ans j’ai lu trois fois à la suite "Moi, Christiane F." puis, entre dix-neuf et vingt-et-un ans, la trilogie "Les chemins de la liberté" de Sartre ainsi que "Et on tuera tous les affreux" de Vian.

À

part cela je n’ai aucun autre souvenir... la honte !!!

- Quels sont les auteur.e.s que vous aimiez alors ?

- Je crois que j’ai vraiment aimé Boris Vian pour la générosité de son propos dans la mesure où, contrairement à Sartre, je lisais ses histoires de manière fluide et décomplexée.

- Et maintenant ?

- Il y a eu les cataclysmes : Céline, John Fante, Duras, Brett E.Ellis, Nick Toshes, Douglas Coupland et Donna Tartt.

Je suis toujours nourri par leurs écrits.

"Lipstick traces" de Greil Markus m'a totalement bouleversé.

J'ai une admiration sans borne pour Marcel Proust. Il faudra bien qu'un jour je finisse "À la recherche du temps perdu" dont je n'ai dévoré que les trois premiers tomes.

Voilà... J’adore lire mais je le fais assez peu et très lentement...

- Denis Brun, ces lectures vous ont-elles influencé dans votre pratique artistique ?

- Il y a eu "Le portrait de Dorian Gray" que j'ai lu pendant l'été 1989 entre la prépa à Sète et la première année à la Villa Arson.

J'ai réalisé une peinture en hommage à Sybile Vane, une jeune fille très amoureuse de Dorian Gray qui s'est suicidée par désespoir de ne pas être aimée par lui.

Ce fut sans doute la seule fois où j'ai clairement cité un livre via un de ses personnages dans une œuvre plastique, mais, de manière générale et indirecte, toutes mes lectures m'ont influencé dans mes créations et dans ma vie de tous les jours.

- Connaissez-vous des éditeurs, éditrices, des auteur.e.s ou toute personne qui travaille dans le monde du livre et de la communication écrite ?

- Pas vraiment, je "connais" deux écrivains, quelques poètes, une poétesse, mais personne dans le monde de l'édition à proprement parler...

- Comptez-vous proposer vos prochains textes à des éditeurs ?

- Éventuellement, mais vraiment ce n'est pas dans mes priorités car comme pour toutes les autres activités il faut du temps, de la disponibilité et, comme je vous l'ai dit, j'aime avant tout la liberté de ne pas trop savoir ce que je vais faire demain, après-demain... No (sens of) future !

- Avez-vous proposé vos travaux, textes, dessins à des revues ?

- Il y a longtemps, j'ai envoyé un texte aux Inrocks et il a été publié dans la rubrique "courrier des lecteurs" ; je crois que c'est tout...

- Nombre d’auteur.e s refusent la publication de leurs textes sur l’internet. Ils, elles pensent que seul le livre papier est la référence d’une véritable reconnaissance de leur existence littéraire. Avez-vous quelque chose à déclarer à ce sujet ?

- Franchement je n'ai pas vraiment d'avis là-dessus. Je comprends leur position d'une certaine façon, mais ça ne me concerne heureusement pas.

Pour moi Internet fait tellement partie de mon existence depuis... putain déjà 23 ans... 

En plus, je ne me considère pas comme un écrivain au sens noble et classique du terme, donc je ne mets pas le Web en concurrence avec les livres papier. 

Cependant j'ai HORREUR de lire trop longtemps du contenu littéraire sur un écran quel qu'il soit, mais je suis très fier d'être publié d'être chez l'Obsidienne, ne vous méprenez pas...

- Denis, je partage votre point de vue en ce qui concerne ce problème de la lecture sur écran. Passer ainsi son temps sur un écran est une activité toxique pour le corps qui participe encore plus à notre vie sédentaire. Sur ce point précis, il est clair qu'il est préférable d'arpenter un cloître avec un livre à la main. Tous les oncologues vous le diront. Enfin... ils n'utiliseront probablement pas cette image du cloître... mais nous sommes de plus en plus souvent devant un écran... les crabes n'aiment guère sortir au grand air ; le grand air les étouffe.

Pour ce qu'il en est de notre choix de publications en ligne, notre problème est surtout que l'impression n'est pas notre boulot. Des éditions ne sont pas des imprimeries. De ce fait, parfaitement établi par les obligations légales qui veulent que l'imprimerie soit clairement mentionnée sur tout livre publié, nous en avons conclu que cette impression et ce qu'elle sous-tend comme obligations tant légales qu'économiques et politiques, n'est qu'une restriction non négligeable à la diffusion des textes.

Notre action consiste à inviter, inviter à lecture. Toute personne est alors en capacité de choisir si elle imprimera le texte, partiellement, ou en sa totalité. Nous publions en ligne, sous Licence Creative Commons. Cette licence a pour nous comme unique but de définir des règles à ces actes que peuvent commettre nos lecteurs et lectrices. Selon la licence choisie, les textes et illustrations sont ou non modifiables mais une idée qui nous paraît fondamentale est la ligne directrice de tout cela : une production artistique est associée à un "producteur", une "productrice". Ces licences ont donc pour nous un objet principal qui est l'attribution de cette production à une ou plusieurs personnes, non parce qu'elles doivent en tirer un profit économique, marchand, mais parce que la reconnaissance est une forme de plaisir nécessaire à la vie, une forme d'amour. Un enfant ne sera jamais un adulte équilibré si durant toute son enfance ses parents et son entourage nient son existence. Créer, produire pour les autres, est un acte sociable, y compris lorsqu'il incite à la remise en question, à la révolte, peut-être encore plus lorsqu'il incite à la révolte. La révolte nous délivre de nos aliénations. Elle nous rend plus humains. La marchandisation de toute production nous rabaisse au niveau de l'objet. L'internet a ceci de fabuleux qu'il permet d'infinies déclarations et partages, une visibilité possible que les situations antérieures ne permettaient pas. J'ai connu une époque où diffuser le moindre recueil de poésie se heurtait à la barrière Vauban la plus efficace : le manque de moyen financier. L'internet n'est pas gratuit ; il est inégalement disponible mais, globalement, il semble être un outil de publication simple et peu coûteux. C'est pourquoi L'Obsidienne l'a adopté.

Denis Brun

L'EXPOSITION - L'EXHIBITION

- Denis Brun, avant votre première exposition, connaissiez-vous d’autres artistes plasticien.ne.s, des galeristes ?

Avant ma première expo je connaissais des artistes de manière super modeste et indirecte car j'avais fait un stage (l'été 2008) à l'Artothèque de Montpellier (c'est là que j'ai eu l'info pour passer le concours d'entrée à la Villa Saint-Clair à Sète). J'y ai donc rencontré Vincent Bioulès, Louis Cane, Yan Pei Ming. Ensuite j'ai rencontré Claude Vialat quand j'étais étudiant à Sète. 

 

J'étais très impressionné évidemment, et ça m'a donné encore plus envie de bosser et de m'accrocher à mon rêve.

L'été 1990 j'ai rencontré Chop, un artiste vivant près de chez mes parents, dans l'Allier, vers Montluçon. 

C'est un personnage très excentrique qui s'habille comme un marquis et fait de la peinture surréaliste ainsi que de la photo et de l'art brut.

 

Dans les années quatre-vingts j'ai rencontré un peintre à mi-temps, un ami de mon frère, qui a disparu de la circulation, je crois.

Le mec m'avait super impressionné par son aisance verbale, son charisme mais je n'ai aucun souvenir de sa peinture...

Enfant, j'ai pas mal été gardé par une voisine dont le fils était peintre en bâtiment et peintre du dimanche. 

Ce fut ma première introduction à la peinture. Récemment j'ai récupéré deux petites peintures qu'il avait faites dans les années quatre-vingt-dix et elles sont accrochées chez moi.

- Comment vous est venue l’idée de vous exposer ?

- Ce n'est pas moi qui ai décidé, on me l'a proposé et j'ai accepté. 

- Qu’est-ce qui vous a poussé à exposer ?

- La fierté, l'orgueil, l'envie de dépasser ma trouille des autres et de moi-même, le goût du risque, l'envie de plaire, l'envie de choquer, l'envie d'exister, l'envie de valider le processus dans lequel j'étais engagé, l'envie que mes parents soient fiers de moi, l'envie que mes amis soient fiers de moi.

-Denis Brun, combien de temps s’est-il écoulé entre le moment où vous avez eu suffisamment d’œuvres prêtes et le moment où vous avez décidé de faire des démarches pour exposer une première fois ? 

- Disons que j'ai commencé à beaucoup peindre en prépa, à la Villa Saint-Clair, et que pour ma première expo avec Ben, j'avais déjà plein de travaux exposables... donc il n'y a pas eu d'attente liée à la production. J'ai toujours été productif, je n'avais juste qu'à choisir le meilleur... du moins pire...

- Pourriez-vous évoquer votre toute première exposition ?

- Ma première exposition a eu lieu à Nice en 1990 alors que j'étais en première année à la Villa Arson et assistant de Ben Vautier. 

Il gérait un lieu qui s'appelait La Galerie de la Cafétéria Casino, sur la Promenade des Anglais, à Nice. Il a produit ma première expo personnelle au bout de trois mois d'assistanat.

J'ai halluciné car je ne m'attendais pas à cela. J'ai accepté mais intérieurement je me chiais dessus...

Mais tout s'est relativement bien passé, j'ai même vendu ma première peinture à une collectionneuse qui était aussi galeriste, Hélène Jourdan-Gassin. Je dois beaucoup à Ben, il m'a énormément appris.

- En gardez-vous de bons souvenirs ? 

Oui, mais en même temps, j'ai touché du doigt une forme de micro-succès, et ça m'a fait peur.

 

Ça m'a aussi montré mes limites en tant qu'apprenti individu social dans le monde de d'art.

J'avais l'impression que je n'étais pas assez solide pour affronter une éventuelle suite à cette expo personnelle, alors j'ai fini l'assistanat pour Ben en même temps que ma première année scolaire. 

Par la suite, je me suis un peu plus concentré sur le travail en atelier, et moins sur les "mondanités" qui s'offraient à moi. 

J'éprouvais un réel besoin de travailler énormément tout en me protégeant derrière ce travail.

 

D'une certaine façon je me mettais à nu dans mes créations, ce qui me prenait quasiment toutes mes forces. 

En dehors de l'atelier, je pouvais faire semblant d'être cool en société, mais pas très longtemps.

- Est-ce que, quand vous abordez une nouvelle œuvre, vous avez déjà en tête l’idée d'exposer ?

- Pas du tout.

- Est-ce que vous trouvez que l'exposition est une étape importante ? Nécessaire ? Ou pas ? 

- Oui l'exposition est importante car, désolé je me répète, elle valide le processus de création, tout comme le font les ventes. 

Dans l'absolu, il est essentiel de créer mais quelle tristesse et quelle frustration de ne pouvoir le montrer.

En cela Internet est un bon substitut à l'exposition au sens classique, entre quatre murs. 

- Vous rappelez-vous votre sentiment lors de votre première exposition ?

- J'étais surexcité, mort de peur, hyper fier, arrogant, à chier.

- Aviez-vous une idée précise du type de lieu dans lequel vous souhaitiez exposer ?

- Non, j'étais dépassé par les évènements.

- Au moment de votre première exposition, avez-vous eu l’occasion d’en parler publiquement ?

- Oui et je n'en suis pas fier. Comme je ne savais absolument pas gérer mes émotions, je me suis mis en mode "péteux, prétentieux, tête à claques" et encore maintenant, j'en éprouve de la honte.

- Comment votre exposition a-t-elle été commentée dans les médias ?

- Je crois que personne n'en a parlé, pas même Ben dans son journal, et ça m'a fait prendre conscience que finalement je n'étais peut-être pas à ma place, pas prêt, que c'était trop tôt. 

- Et pour les expositions suivantes ? 

- Quelques temps après la Galerie Casino, le mec d'une copine m'a organisé une expo dans un club gay. 

Ç’a surtout été l'occasion de faire une grosse fête. L'endroit était sordide, des murs noirs, un sol noir des miroirs et des spots. 

Je présentais des peintures/collages carrées, sur feuilles d'aluminium, plastifiées au scotch, contrecollées sur du bois. 

C'était très post-post-post-post-post factory. J'ai même eu droit par la suite à une interview pour une chaîne de télévision locale.

Après, j'ai fait profil bas jusqu'à la fin du cursus scolaire, à part trois participations à Nice By Night en 1993/94/95. 

C'était un parcours de l'art organisé par les étudiants de la Villa Arson, avec des expos dans des lieux privés, visibles durant un week-end marathon.

Pour ma première expo collective post-diplôme, à l'automne 1994, qui était censée être un formidable tremplin, j'étais en pleine dépression nerveuse. 

Ce fut une catastrophe absolue, genre explosion en plein vol, au dessus d'un nid de coucou... 

- Depuis que vous avez commencé votre activité artistique, avez-vous bénéficié du soutien d’une institution, d’un club, d'une subvention, d'une quelconque aide matérielle ?

- Oui j'ai eu pas mal d'aides et de subventions dans les années 2000, dont la plus impressionnante fut une bourse/résidence de six mois à Santa Monica puis une autre bourse New Yorkaise pour finaliser un projet vidéo à Los Angeles. Sinon je vends des œuvres de temps en temps, j'anime aussi des ateliers, et je bénéficie de certaines aides sociales.

 

Mes parents m'ont aussi toujours soutenu dans la mesure de leurs moyens.

 

- Denis Brun, exposition ? exhibition ? que diriez-vous de cette rencontre entre les deux vocables français et anglais ?

- Il y a une forme d'exhibition dans le fait de s'exposer, en ce qui me concerne, c'est dans le "service après-vente" que je m'exhibe le plus, comme en ce moment par exemple, ou lorsque je dois présenter mon travail à des personnes qui ne le connaissent pas. Avec le temps, et moult psychiatres, j'ai appris à mieux gérer mes émotions, et à m'en amuser pour communiquer sur mon propos artistique.

Denis Brun

LA RECONNAISSANCE

- Denis Brun, avez-vous participé à des concours d'arts plastiques ?

- Oui, quelques-uns mais je n'ai jamais rien gagné.

- Avez-vous reçu des prix ?

- Une fois, lors d'une résidence en Provence, dans un village vacances... ne rigolez pas, c'était un bon plan, avec bouffe et boisson à volonté aux repas, plus piscine et studio pendant deux semaines. 

J'ai gagné 2000 euros et je me suis acheté un ordinateur qui m'a lâché deux ans après. J'étais avec d'autres artistes sympas, sauf un connard soi-disant anarchiste qui profitait grave du système tout en vomissant dans la soupe. Bon, il sortait de l'école, que le grand Satan ait pitié de lui (ou pas) !

- Avez-vous eu l’occasion d’être invité en tant qu'artiste peintre à l’étranger ?

- J'ai été invité en tant qu'artiste à Montréal, Chicoutimi, New York, Amsterdam, Los Angeles, Oshima, Nijiima, Anvers, Zurich, Monaco, Yogyakarta, Surabaya, et l'an prochain, Liège.

- Certaines de vos œuvres, ont-elles été intégrées à des collections privées médiatisées, dans des musées et autres lieux culturels publics ? 

- Oui le Frac Provence-Alpe-Côte d'Azur m'a acheté des vidéos, le Fonds Communal de la Ville de Marseille m'a acheté une robe. 

J'ai des collectionneurs privés qui ne sont pas médiatisés.

- Denis Brun, gagnez-vous de l’argent avec votre activité ou vous coûte-t-elle plus qu’elle ne vous rapporte ? 

- Je gagne un peu d'argent, juste assez pour ne pas abandonner.

Denis Brun

SOCIABILITÉS ARTISTIQUES

- Denis Brun, vous avez des amies, des amis artistes ; plutôt des hommes ?ou des femmes ?

- J'ai quelques ami(e)s artistes, je les compte sur les doigts d'une main et demie. Autant de femmes que d'hommes.

- Faites-vous partie d’un cercle, d’une association d’artistes ? 

- J'habite Marseille, et je viens de Nice, ça compte ? 

- Est-ce que le fait de faire partie d’un tel regroupement vous aide à vous donner une visibilité, à mieux faire la promotion de votre activité, à avoir accès à des fonds, à participer à des événements publics ?

- Je ne sais pas, tout est assez flou, tout est question de rencontres, d'atomes crochus, de séduction. Et, pour être franc, je suis super nul dans la promo de mon travail, donc, je ne saurais pas répondre à votre question. Les bonnes choses qui m'arrivent me sont souvent proposées, mais très rarement à l'issue d'une demande que j'aurais pu formuler directement ou indirectement.

- Est-ce que vous avez déjà initié un ou des événements publics, des conférences, des colloques, des expositions ? 

- Oui, depuis 2012 j'ai organisé pas mal d'expos en tant que commissaire, dans mon atelier ou chez feu ÉdOùard Paradis, une galerie de 6 mètres carrés, rue Paradis, à Marseille, qui appartenait à Axelle Galtier de la Galerie OÙ et qui m'avait confié ce lieu pour 4 ou 5 ans. J'ai donc organisé en tout, une petite vingtaine d'expos, low budget, mais avec plein d'artistes de différents pays et (presque) à chaque fois une visite d'expo en vidéo visible sur YouTube.

- Avez-vous des ami.e.s non-artistes ?

- Oui, heureusement ! 

- Quand et comment les avez-vous rencontré.e.s ? 

- À l'école primaire, au collège, au lycée, par amis interposés, au sauna.

- Quand et comment les voyez-vous ? 

- Une ou deux fois par an, car ils sont souvent loin de Marseille. Et uniquement quand je vais bien, sauf exception.

- Est-ce que vous pouvez discuter avec ces am.i.e.s de vos travaux artistiques ? 

- Oui, un peu, mais pas trop non plus ; j'ai déjà la tête dans le travail jour et nuit ou presque, alors quand je vois mes amis, je les écoute, ça me repose de mes propres névroses, et on picole en racontant des horreurs, on sort (ou pas), on dort et on recommence.

Denis Brun

THÈMES ET STYLES DES ŒUVRES

- Denis Brun, à Nice, comme à Sète, lieux fertiles de l’art au XXème siècle, vous avez côtoyé des artistes connus pour leur participation à des mouvements artistiques inscrits tant sur le marché de l’art que dans son histoire.

Pour simplifier vulgairement, vous rattachez-vous à ces mouvements artistiques identifiés sous les appellations de Nouveau Réalisme, Fluxus, Supports/Surfaces ?

- Non, ces mouvements concernaient surtout les artistes que j'ai pu admirer mais personnellement le seul mouvement auquel j'ai pu me rattacher fut la Figuration Libre et peut-être par la suite, le mouvement Fun californien qui n'a jamais, à proprement parlé, été cité comme tel dans l'histoire de l'art.

Je me suis senti et me sens toujours proche cependant de mouvements plus "musicaux" tels que le punk, la new-wave, la cold-wave, le gothique, la techno, la dark-wave, le hardcore (rock et techno), le dark-folk, le folk-primitif, le dark-psyché et la musique industrielle.

Vous sentez-vous influencé par les travaux de ces artistes aujourd’hui de renommée internationale ?

- En fait, non ; je ne crois pas, je n'y pense jamais quand je travaille. Ils m'ont très certainement influencé en tant que repères lors de ma formation artistique mais pas au-delà.

Ce que j'ai pu comprendre et apprécier de leurs œuvres s'est intégré par sédimentation à mon "âme" de plasticien et d'artiste.

Il se peut aussi que cela se sente au regard de certains travaux, dans les yeux de certains spectateurs...

- Vous avez évoqué, invoqué, l’artiste maudit, le romantisme, le docteur Frankenstein, Dorian Gray, Dracula, Boris Vian, qui à sa manière est une sorte de romantique, l’existentialisme, Céline qui enrage les exégètes tant personne ne sait où le caser, John Fante, autre écrivain tout aussi complexe à cerner, Christiane F(elscherinow), victime , victimisée par une enfance compliquée qui débouchera sur la prostitution, la Génération X ; je ne vais pas à nouveau énumérer toutes les références que vous nous avez données au début de cet entretien… Cette désespérance, cette difficulté d’être, d’exister hors la norme qui semble être comme un accompagnement, votre ombre fidèle, comment l’exprimez-vous dans vos travaux ?

- De plus en plus consciemment et volontairement je pense exprimer ce combo de sentiments vénéneux et troubles par la non-censure dans mes productions.

Pour faire simple, je fais ce que je veux, où je veux et quand je veux.

Je ne m'interdis rien.

De la sorte, je compose une structure conceptuelle et créatrice, qui, de l'autre côté du miroir, se synchronise avec les fantômes, les démons et autres cauchemars liés aux trente premières années de ma vie.

D'une certaine façon je leur construis un abri, un refuge, où ils peuvent se reposer, faire la fête, et surtout, me foutre la paix.

De manière plus générale, en acceptant toutes mes idées artistiques, en trouvant de la joie, du fun, de l'excitation et du bonheur lorsque je les produis sous formes d'art visuel, de musique, de photographie, de couture ou d'écriture, je participe à la création d'un monde dans lequel j'ai le sentiment d'être plus à ma place.

Cela me permet bien entendu de mieux accepter l'autre, les autres, et d'accéder à une forme de bonheur.

- Pouvez-vous nous parler des thèmes que vous aimez aborder dans vos œuvres ?

- J'ai beaucoup abordé le thème de l'enfance au sens large au travers des jouets, des peluches, des sonorités d'orgues Bontempi, et des samples de comptines racontées sur 45 T.

Mais j'ai toujours eu beaucoup de mal à me concentrer sur un thème précis. Pour moi, créer une œuvre quelle qu'elle soit, c'est comme faire un repas, il faut un apéritif, une entrée, un plat, un dessert, un café, un digestif, etc. ; donc travailler sur un thème, c'est assez difficile pour moi, ça me fait complètement flipper. Je l'ai fait une fois ou deux, et j'ai vraiment détesté cela.

On peut dire qu'il y a des personnages récurrents, des sujets qui reviennent mais encore une fois, je ne les convoque pas pour travailler sur eux.

Ce sont plutôt eux qui s'invitent dans mon processus de création. Je vois quelques sujets à citer : Donald Duck énervé - Mickey énervé - tête de mort - David Bowie - lapin - séries télévisées (Twinpeaks - Supernatural - True blood - Xfiles) - architecture - arbres - formes abstraites colorées (peintures numériques).

Chacune de vos pratiques artistiques correspond-elle à une préoccupation différente ?

- Tout à fait, il y a des idées, des sensations, que je peux exprimer uniquement au travers d'une discipline. C'est encore plus simple que cela : je me trouve dans une situation lambda, j'ai une idée, une sensation que j'ai envie d'exprimer. Je trouve alors rapidement les moyens de l'exprimer, de la mettre en forme, en fonction de l'environnement, du matos que j'ai sous la main, des sous que j'ai en poche, du temps et de l'espace dont je dispose. Par contre je ne sais pas si l'idée vient en fonction de l'environnement dans lequel je me trouve, et j'ai plutôt envie que ça reste flou...

Depuis plus d'un an maintenant je fais beaucoup de photographie via Instagram. Je me sers de cette application pour produire des photos dans lesquelles on voit beaucoup d'architecture, d'arbres, de paysages urbains ou de campagne, et parfois des personnages en situation. Ce que j'exprime au travers de ce type de photographie, je ne pourrais pas le faire dans un autre domaine, je n'y pense même pas d'ailleurs. J'utilise mon smartphone, un logiciel de retouche et les filtres Instagram, et après je publie.

- Vos œuvres se situent-elles parfois à une époque et/ou dans un lieu particulier ?

- Pour l'écriture, oui ; j'essaie de faire comprendre au lecteur, que l'histoire se déroule à un moment précis, par des détails historiques, ou des évocations contextuelles.

Pour les autres médiums, en général je me raconte une histoire, j'essaie de construire mentalement un espace dans lequel il y a des repères, des curseurs historiques, géographiques ou socio-culturels.

Une partie du travail consiste à connecter cette partie de mon esprit au reste du cerveau qui dirige l'autre partie de moi dans l'atelier et à les activer via mon corps et des outils.

Il n'y aura pas forcément de traces évidentes de cette histoire à la fin du processus de création, comme un échafaudage que l'on enlève à la fin d'un chantier.

- Avez-vous réalisé des œuvres pour témoigner de quelque chose en particulier ?

- Oui, le jour du décès de David Bowie, j'ai fait une photo d'un nuage en coton qui flotte sur la pointe de germes de blé qui ont poussé dans une soucoupe que je tiens dans une main.

J'ai aussi produit une vidéo musicale et un morceau de musique en tant qu'hommages post mortem. Le morceau de musique est assez laborieux, mais je le garde quand même.

Denis Brun

SOCIALISATION FAMILIALE

- Denis Brun, où êtes-vous né ?

- À Désertines, en banlieue de Montluçon, dans l'Allier, 03, Bourbonnais. La campagne profonde, en 1966.

- Où avez-vous vécu ?

- Jusqu'à vingt ans chez mes parents, à Commentry, avec juste neuf mois de tentative ratée de vie à Paris entre dix-neuf et vingt ans.

- Est-ce que vous pouvez nous parler de votre enfance, de vos parents ?

- J'ai passé une enfance horriblement ennuyeuse dans un coin assez moche, frappé de plein fouet par la récession post "trente glorieuses". Ça s'est surtout accentué à partir des années quatre-vingts, mais même avant que le chômage, le suicide, l'alcool et les drogues dures ne prennent leurs marques sur la région, l'ambiance était vraiment pourrie. Tout baignait dans une atmosphère morose, mâtinée de jalousie, et de rejet absolu de quelque forme de différence que ce soit. Mon père et ma mère travaillaient dans leur exploitation agricole, très modeste. De ce fait, après ma naissance, mon père a dû travailler en usine en plus de la ferme pour que nous puissions vivre décemment. Mon père était une sorte de tyran domestique avec lequel j'ai été en conflit absolu à partir de l'âge de quatre ans, jusqu'au moment où je suis rentré en prépa à la Villa Saint-Clair. Ma mère était totalement soumise à mon père, mais la vie était quand même plus cool avec elle, toutes proportions gardées. C'étaient des gens bien, qui travaillaient beaucoup et qui n'avaient pas eu une vie très facile, alors, ils faisaient au mieux de leurs possibilités émotionnelles et affectives. L'important c'est qu'ils avaient de vraies bonnes valeurs qu'ils nous ont transmises.

À la maison il n'y avait pas de tendresse, ni d'humour et encore moins de curiosité. Chaque jour ressemblait au précédent, en plus ou moins plombé. J'avais heureusement quelques copains avec qui je traînais. Je pense que c'est à cette période que j'ai commencé à m'inspirer de mes potes pour grandir et évoluer. C'est quelque chose que je continue encore maintenant à faire, car je dois énormément aux amis que j'ai pu avoir tout au long de ma vie. Enfant et adolescent, j'étais envieux de leurs vies de famille qui avaient l'air vraiment plus drôles que la mienne. Leurs rapports avec leurs parents et leurs frères et sœurs semblaient fluides, même si parfois houleux. Avec mes parents et mon frère, tout était beaucoup plus distant, froid. Enfin c'est comme ça que je le ressentais. Je pense que j'avais énormément besoin d'attention, d'affection mais comme il n'y avait pas grand chose, je rêvais, je chopais la moindre info à la radio, à la télévision, pour m'en faire une histoire, un univers, et occuper mon temps. J'avais vraiment l'impression d'être mal aimé et j'en souffrais beaucoup, ce qui ne devait pas me rendre très plaisant à vivre non plus, je suppose... Pour résumer, ma vie de zéro à vingt ans n'a pas été plaisante, et pour rien au monde je n'aimerais la revivre ; par contre, j'ai transformé toute cette merde en matière première dont je me sers encore dans mon travail d'artiste.

- Quelle place l'art, les métiers artistiques occupaient-ils chez vos parents ?

- Absolument aucune pour ce qui est de mon père, rien ni personne ne trouvait grâce à ses yeux, semblait-il.

Ma mère aimait les plantes, les meubles, les vêtements et les objets décoratifs qu'elle choisissait avec goût compte tenu de ses moyens et du choix dont elle disposait.

Elle avait grandi, durant ses vacances scolaires, chez sa grand-mère maternelle qui avait passé sa vie entière en tant que basse-courière dans un château.

Ma mère, durant son enfance, avait donc été en contact avec un environnement socio-culturel bien différent du monde paysan dont elle était issue.

Avec le temps, quand j'étais étudiant, mon père à quitté l'usine et la ferme. Il est devenu magnétiseur à temps complet ; il soignait des gens malades avec un pendule et des prières.

Ça l'a rendu assez mystique, et plutôt sensible à des formes de création. Il s'est juste un peu détendu pour apprécier à petite dose des choses qui se trouvaient hors de sa réalité et de ses préoccupations.

- Vos parents avaient-ils, ont-ils des œuvres d'art chez eux ?

- Des céramiques, de la vaisselle, mais aucun tableau ou objet sculptural.

- Vos parents, s’intéressaient-ils à vos travaux artistiques ?

- Un peu au début, lorsque je faisais de la peinture, et puis j'ai rapidement cessé de leur montrer car j'ai senti qu'ils décrochaient et je ne voulais pas les mettre mal à l'aise. Par contre, je les tenais informés de ce que je faisais, dans les grandes lignes, et en plus par téléphone ! Je leur racontais aussi mes voyages et les rencontres que je faisais.

- Aviez-vous peur que le fait que vous soyez un « artiste » soit mal perçu par votre famille ?

- Non, pas du tout, ils ont été super heureux pour moi quand ils ont vu que j'avais trouvé ma voie. 

Tout le monde dans la famille était content pour moi, même si, au-delà de la sincérité, il n'y avait pas la moindre curiosité.

- Vos parents s’intéressaient-ils à vos travaux scolaires ? Lesquels ?

- Non, pas vraiment, je leur montrais des peintures, des vidéos. Ma mère trouvait toujours tout bien, et disait que les couleurs étaient belles. Elle disait aussi qu'il fallait avoir beaucoup d'imagination pour faire de telles choses. Mais je sais très bien que même si elle le pensait, dans la seconde qui suivait, elle avait tout oublié. Mais ce n'est pas grave, c'est plutôt mignon, touchant...

Mon père, lui, m'a vraiment étonné, par deux fois. Tout d'abord face à une peinture réalisée à Sète qu'il a littéralement adorée : elle représentait une scène de picadors de Picasso reproduite sur fond bleu. Des têtes de "Vache Qui Rit" se superposaient à la scène, en tant que motif. J'ai vendu cette peinture à une galériste niçoise renommée, donc, il a eu tout juste !

Quelques années après, je lui ai montré une vidéo méga cryptée, lynchéenne, presque abstraite et plutôt longue, avec une bande son complètement électroacoustique.

Il a tout compris... du premier coup... Il m'a balancé des impressions complètement justes, qui collaient parfaitement au propos qui m'avait guidé lors du montage.

Ça m'a troué le cul !

Maintenant, je fais régulièrement voir à ma mère mes photos d'expos ou d'œuvres, et elle dit toujours la même chose, et je trouve cela toujours aussi touchant.

- Denis Brun, connaissiez-vous, dans votre entourage familial, des artistes peintres, des artistes, quel que soit leur champ d'activité ?

- Le fils d'une voisine âgée qui me gardait, était peintre en bâtiment, et peintre du dimanche. J'ai donc grandi en voyant ses peintures accrochées aux murs, chez sa mère.

Je les aimais bien, sans me poser de question. Ce fut une bonne introduction à la couleur.

D'ailleurs c'est à lui, à quatre ou cinq ans, que j'ai demandé de la peinture pour faire mon premier cadeau de fête des mères : deux copeaux de bois peints en bleu ciel.

Mon frère a fait de la musique durant toute son adolescence, du saxophone. Je me rappelle qu'il avait un disque d'Ennio Morricone, la B.O. d' « Il était une fois dans l'Ouest ».

J'adorais ce disque mais je pleurais tout le temps en l'écoutant car j'étais hyper émotif. Un jour quelqu'un lui a prêté un harmonium, et là, je me suis vraiment amusé avec, mais pas très longtemps malheureusement.

Quand j'étais ado, au mariage de mon frère, j'ai rencontré un "artiste peintre" à mi-temps qui faisait de la peinture abstraite qui ne m'intéressait pas. Par contre j'étais fasciné par sa personnalité et son physique à la Dali. Il avait l'air très sûr de lui, tout en restant hyper cool. Ce fut ma première rencontre consciente avec un "artiste" et j'ai adoré le truc décalé, différent, qui se dégageait de lui. En plus, il avait l'air de me voir tel que j'étais, sans me juger. Cette rencontre a peut-être été la première marche de l'ascension vers ma vie actuelle.

- Quelle relation aviez-vous avec ces personnes ?

- Avec le fils de la voisine qui me gardait : aucune, j'étais assez sauvage : quand il venait, je me planquais ; très longtemps j'ai eu peur des gens, de TOUT le monde.

J'ai assez peu connu mon frère qui a neuf ans de plus que moi. Mes parents l'ont mis en pension quand j'avais trois ans donc je l'ai très peu vu car il a quitté la maison vers seize ans.

Il n'était pas heureux non plus, mais pour d'autres raisons. À mes yeux, il représentait la liberté, l'intelligence. Mais je ne pouvais l'admirer que de loin car il était rarement là et ne manifestait aucun intérêt pour moi, ce qui évidemment accentuait ma curiosité à son égard et la distance entre nous deux.

- Que faisiez-vous de votre temps libre ?

- Je m'ennuyais beaucoup ; tout le temps ; j'en souffrais car je me sentais très, très seul, du matin jusqu'au soir, même si je côtoyais des adultes, ou d'autres enfants. Les rapports avec les autres étaient compliqués dans mon esprit car j'étais hyper sensible, hyper émotif, mais je ne pouvais pas trop le montrer sous peine de finir vraiment seul au monde. Les pires moments étaient lorsque, durant les vacances scolaires, les quelques amis que j'avais partaient. En plus, je devais aider mon père à faire et à rentrer des bottes de foin dans la grange de la ferme. Je détestais cela, je détestais l'ambiance et le travail paysan. Mon père passait son temps à me crier dessus, du coup je bossais encore plus mal et je souhaitais vraiment sa perte. Dans ces moments- là je touchais le fond intérieurement. Je dormais beaucoup et me réfugiais dans mon imagination avec vraiment tout et n'importe quoi. Un pauvre jouet Kinder me faisait partir dans des délires intérieurs qui pouvaient durer des jours. En écrivant cela, je me demande comment j'ai pu tenir le coup tant le désespoir et la souffrance affective prenaient toute mon énergie. Sinon, en période "normale" je faisais du vélo, des ballades, toujours les mêmes, dans la campagne avoisinante, avec des garçons et des filles de mon âge ou un peu plus âgé.e.s.

J'écoutais la radio, je construisais des trucs basiques en Lego, j'allais à la pêche et revenais bredouille la plupart du temps. Mais je ne voudrais pas laisser l'impression que tout était noir fluo en permanence ; non, il y avait de temps en temps des périodes d'éclaircies où, par exemple en été, j'étais en totale communion avec la nature, le soleil, les nuages, les ruisseaux, les odeurs, et, en hiver, avec la neige, le froid et la nuit.

Denis Brun

SOCIALISATION SCOLAIRE

- Denis Brun, vous vous êtes précédemment défini comme « loser », perdant au « jeu » des déterminismes implacables qui conduisent à l’élimination au sein du parcours éducatif laïc et républicain. Je ne m’étalerai guère plus sur ce constat mais pouvez-vous nous apporter quelques précisions qui concernent votre parcours scolaire et vos choix d'études ?

- Je n'aimais vraiment pas l'école ; dès le départ, j'avais l'impression d'y subir une autorité absolument pas éclairée ni bienveillante, juste là pour me forcer à faire des choses et pour me dire que ça n'allait pas. Ce sentiment s'est amplifié au collège où l'ambiance parmi les élèves n'était pas tendre non plus. Les gros durs faisaient régner leur loi et leur esthétique de ploucs décérébrés. Ils écoutaient AC/DC et Iron Maiden. Moi, j'écoutais les Beatles et les Sparks... En quatrième je me suis fait percer l'oreille, j'étais le premier mec de l'école à le faire. Mon statut social a encore augmenté d'un cran sur l'échelle de l'impopularité. Le truc drôle c'est que tous les connards qui se rêvaient alpha-mâles m'ont harcelé pour que j'enlève ce malheureux piercing. Et vraiment j'étais terrorisé à l'idée de me faire démonter la gueule. Curieusement ça n'est pas arrivé ; j'ai tenu bon et trois semaines après que je me suis pointé avec un anneau dans l'oreille, quatre ou cinq blaireaux avaient aussi leur lobe troué.

Pour ce qui est de la scolarité à proprement parler, il y a eu un évènement qui a conditionné tout mon parcours...

L'hiver de l'entrée en sixième, je devais avoir un skateboard pour Noël, c'était convenu, tout le monde en avait un depuis des mois, sauf moi.

J'étais littéralement obsédé par cet objet et ce sport. Un jour de septembre, à un repas de famille, mon père a décidé, sans raison apparente, que finalement je n'aurais pas de skate à Noël, que c'était trop dangereux pour moi. À ce moment, j'ai senti un truc énorme s'effondrer en moi. J'ai été terrassé intérieurement par le désespoir, la colère, le sentiment d'injustice et celui d'impuissance. La seule réaction que j'ai pu avoir à l'époque fut celle de décider de ne plus jamais travailler à l'école et de ne plus faire mes devoirs.

Je faisais quand même le minimum du minimum et j'arrivais tant bien que mal à avoir la moyenne mais, de la sixième à la première, je n'ai jamais travaillé.

J'étais bon en français ; donc, là, je ne foutais vraiment rien et j'avais d'assez bonne notes.

Il y a quand même eu des trucs étranges dans ma scolarité : j'ai été le seul élève de ma classe de cinquième à passer en quatrième et ensuite, au lycée, j'ai été le seul élève dans l'histoire du lycée à redoubler de première "gestion" à première "économique"... tout ça pour me barrer au début du troisième trimestre et ne jamais passer le bac, sauf celui de français où je me suis inscrit pour le fun (vu que je redoublais ça ne servait à rien mais ça m'évitait d'être chez moi et de bosser avec mon père).

J'ai eu quatorze à l'écrit et quinze à l'oral sans avoir lu un livre de l'année, à part quelques pages du Larousse des citations... La vraie lose à l'état pur !

- Y avait-il des disciplines que vous préfériez aux autres ?

- J'aimais bien le français et l'anglais, même si je n'apprenais ni le vocabulaire ni les verbes irréguliers... C'est après avoir été déscolarisé que j'ai appris l'anglais en le pratiquant et en puisant dans mes souvenirs d'école.

J'aimais bien les cours d'arts plastiques. Je me rappelle très précisément de ma première émotion en peinture devant la création d'une fille absolument timide et anodine, comme moi, qui avait fait un portrait de profil d'un type en chapeau melon qui fumait un cigare avec la bouche très ouverte de sorte que le havane semblait flotter entre ses lèvres. Tout était peint dans des nuances de bleu marine, bleu de Prusse. Cette image, simple, magnifique, m'a littéralement terrassé par sa puissance et je peux dire que ce fut ma première émotion absolument pure face à une peinture.

- Et celles que vous n’aimiez pas du tout ?

- Les matières scientifiques, même si parfois je comprenais de façon très irrégulière voire anarchique.

Je détestais le sport également car, à partir de la cinquième, mon corps a subi un violent dérèglement hormonal dû aux pesticides utilisés par mon père pour ses cultures.

L'été de mes treize ans, mes seins ont commencé à pousser anormalement pour avoir une taille disproportionnée et très handicapante. Je n'ai pas de mot pour décrire le fardeau que fut ce changement physique. J'ai dû attendre d'avoir vingt ans pour me faire opérer et pouvoir à nouveau aller à la piscine, à la plage, et ne pas mettre plusieurs couches de vêtements XL même en plein été.

- Au lycée, quelles relations aviez-vous avec vos enseignant.e.s ?

- Je crois qu'ils m'aimaient bien car j'étais assez silencieux et je pouvais parfois les surprendre mais j'étais quand-même un vrai branleur de série B.

À plusieurs reprises certaines enseignantes m'ont tendu des perches afin que je me ressaisisse mais j'étais incapable de me concentrer, ou même de croire en un quelconque futur. Je le regrette sincèrement. Je pense, qu'à leur façon, ces profs qui étaient aussi de bonnes personnes, ont consolidé le peu de confiance et d'amour propre que je pouvais avoir et c'est dans ces souvenirs bien précis que j'ai pu trouver de la force par la suite pour affronter certaines difficultés.

- Denis Brun, vous nous avez déclaré n’avoir reçu aucun prix lié à votre pratique artistique. Avez-vous obtenu des prix de fin d’année quand vous étiez à l’école, au lycée ?

- Non plus,  je n'ai jamais rien reçu.

- Avez-vous participé à une revue de collège, de lycée ?

- Non.

Denis Brun

VIE PROFESSIONNELLE

- Denis Brun, en dehors de votre activité professionnelle artistique, de commissaire d’exposition et de galeriste, avez-vous travaillé dans d'autres domaines ?

- Il y a très longtemps j'ai bossé chez MacDo et Burger King et je me suis fait virer tellement j'étais nul et pas motivé. J'ai bossé quelques années, été et hiver, chez un ami de la Villa Arson qui a un restaurant à Anvers. Je voulais voir ce que c'était de vraiment travailler en dehors de la création. En même temps, mon ami restaurateur est un artiste dans l'âme ; ça rendait le truc plus cool. Je faisais uniquement la plonge, j'arrivais à me concentrer sur ce truc mais je n'aimais pas cela pour autant. C'était un défi existentiel et aussi un moyen de payer mes séjours en Belgique qui duraient généralement plusieurs semaines. J'en profitais pour bouger, acheter des vêtements, des vinyles et faire des photos avec des appareils photos argentiques jetables. J'ai fait cela de 1998 à 2003 ; après, j'ai cessé toute activité non artistique, en dehors des workshops vidéo ou peinture.

- Denis Brun, avez-vous arrêté votre activité professionnelle pour vous consacrer totalement à votre activité artistique ?

- Mon activité artistique est mon activité professionnelle.

- Avez-vous des sources de revenus hormis celles de votre activité artistique ?

- Pas en ce moment.

- Aspirez-vous à vivre uniquement de votre activité artistique ?

- Je survis grâce à mon activité artistique et aux aides sociales auxquelles j'ai droit. Idéalement j'aimerais vendre un peu plus pour être totalement autonome. Je j'ai pas de goûts de luxe donc je n'ai pas besoin de beaucoup de moyens pour vivre heureux.

- Y a-t-il des moments précis où vous entrez en activité créative ?

- Tout le temps.

- Ceci arrive-t-il régulièrement ou pas vraiment ?

- Tout le temps.

- Vous est-il déjà arrivé de rester longtemps sans exercer aucune activité artistique ?

- Non.

- Trouvez-vous que vous manquez de temps pour réaliser vos travaux artistiques ?

- Non.

- Denis Brun, où travaillez-vous ? Disposez-vous d'un ou plusieurs espaces de travail ?

- J'ai un atelier logement à Marseille, donc j'y travaille et j'y vis. Sinon je travaille n'importe où, à partir du moment où j'ai un ordinateur ou le matos nécessaire pour le projet du moment. Par exemple, si je dois faire de la couture, j'emmène mes pièces de tissu, des ciseaux, du fil et des aiguilles, Sinon, je prends une guitare, un appareil photo... ; en fait, avec un minimum de préparation en amont, je peux vraiment travailler n'importe où sauf pour la céramique... et encore, il me suffirait de trouver un lieu pour cuire...

- Réalisez-vous certains travaux, ou parties de l’élaboration de vos travaux, sur votre ordinateur ?

- Oui, pour la musique, les travaux issus de Photoshop, l'écriture. Depuis un an je travaille aussi beaucoup via mon smartphone pour les travaux photo liés à Instagram. 

- Passez-vous beaucoup de temps sur votre ordinateur afin de réaliser ces travaux artistiques ?

- Je dirais en moyenne deux à trois heures par jour, tous les jours de l'année (pour faire simple...)

- Le travail sur ordinateur vous est-il agréable ou simplement un passage obligé ?

- Depuis le temps que je bosse sur un ordi, vraiment je ne sais plus... Parfois je vois cela comme une malédiction... disons que depuis quelques années je m'éclate quand même moins sur mon ordi ; avant j'adorais ça ; maintenant, je vois plus cela comme un vrai boulot avec ses inconvénients et ses limites.

- Votre ordinateur vous sert-il à d'autres tâches liées à votre activité ?

- Je m'en sers pour la communication via Facebook, Twitter, Instagram, et aussi pour communiquer avec mon webmaster qui gère mon site. J'utilise aussi beaucoup Photoshop pour l'image, Final Cut pour la vidéo, Reaper, Audacity et Garageband pour la musique (plus d'autres logiciels en ligne selon les besoins musicaux du moment).

- Sauf erreur de ma part, vous semblez travailler sous Mac Os X bien que certains des logiciels que vous utilisez sont également fonctionnels sous Windows et/ou Linux. Audacity est un logiciel en sources ouvertes et non privatif. Vous intéressez-vous à ces questions des licences privatives et libres ? Et aux questions de l’appropriation possible de ses outils de travail par les « users » ?

J’apprécie l’aspect non genré du vocable anglais ; le dire est plus long que d’appliquer simplement les règles du langage épicène et de l’écriture inclusive, mais je trouve qu’il n’est pas inutile de constater qu’il est tout à fait possible d’éviter un langage genré sans que cela semble incompréhensible. Les locuteurs et locutrices anglophones n’ont pas l’air d’en être désorienté.e.s. Alors donc... pour en revenir à ces questions de propriétés en informatique, auriez-vous un avis à partager ?

- je n’ai pas d'avis autre que celui du consommateur fort heureux de pouvoir se servir librement d'un logiciel. Je trouve l'idée et le concept open-source vraiment noble et généreuse.

Denis Brun

VIE CONJUGALE

- Et maintenant la partie délicate de l'entretien, celle qui tue... la vie affective ou/et conjugale en ce monde qui nous rend la vie si compliquée tant par ses a priori bien commodes à sa survie que par les législations multiples par lesquelles nous sommes accablés d'autant d'obligations. J'y utilise le terme "conjoint" ; nous pouvons le comprendre comme "partenaire" et non nécessairement comme "partenaire exclusif, exclusive". Il m'a fallu attendre cet entretien pour songer que cette formulation de "conjoint" m'avait toujours dérangée et que je ne signalais pas son incongruité possible. L'air de rien, j'aventure mes invité.e.s sur un terrain qui exclurait, par exemple, la notion de polyamour. Je le regrette et implore mes précédent.e.s invité.e.s. de bien vouloir m'en excuser. Donc, je réaffirme que, dans ces questions, le terme "conjoint" a un sens très large et comprend toutes personnes avec lesquelles vous auriez des relations que nous dirons "affectives" et que, rassurez-vous, je n'irai pas vous proposer la totalité du questionnaire, ni même une seule des questions, que proposent Brigitte Lahaie et Frédéric Ploton dans « So Sex, le Nouveau Kama sutra » (Éditions du Seuil, 2006). Je craindrais d'avoir quelques éventuels problèmes avec les droits d'auteur.

- Denis Brun, vivez-vous ou avez-vous vécu en couple ? 

- Oui, quatre fois.

- Comment avez-vous rencontré votre dernier conjoint ? 

- Sur un site de rencontres.

- Êtes-vous ou avez-vous été marié ?

- Non.

- Pourriez-vous nous parler des relations que vous avez pu avoir avec vos conjoints, s'ils s’intéressaient à la peinture ou à l’art plus généralement ? S'ils avaient une activité artistique ? Ou une autre profession ?

- Oui, ils s’intéressaient à mon travail et m’ont souvent aidé de façon directe ou indirecte. Ils n’avaient pas d’activité artistique au sens propre mais s’intéressaient à la création. L’avant-dernier travaillait dans la restauration scolaire et le dernier était vétérinaire.

- Est-ce que vos conjoints ont constitué ou constituent pour vous un soutien ou plutôt une barrière ?

- Un soutien.

- Aimeriez-vous être père, ou adopter des enfants ?

- Absolument pas.

- Denis Brun, voici venu le temps de compléter sérieusement votre profil... préférez-vous les chien.ne.s ou les chat.te.s ?

- J’aime tous les animaux en général mais je n’éprouve aucune envie d’avoir un animal de compagnie.

- Lorsque vous êtes à l’atelier, est-ce que vous avez l’impression que ces moments de travaux sont respectés par votre conjoint ?

- Oui, toujours.

- Avez-vous traversé des périodes de conflits dans votre couple ?

- Comme tout le monde j’imagine, rien de spectaculaire.

Denis Brun

DE LA MÉDIUMNITÉ DE L'ARTISTE

- Avez-vous eu parfois envie de calligraphier, peindre, dessiner, coller des « signes » dans une langue non répertoriée qui vous serait propre ou qui vous serait spirituellement transmise ?

- Je ne l'ai pas fait dans ce sens mais il est vrai que depuis deux ans j'inclus parfois, dans certains dessins sur papier, des croix de protection ésotériques que je trouve sur Internet via Pinterest. C'est juste un clin d'œil à la série Supernatural dont je suis fan. D'une part je me dis que ça ne peut pas faire de mal (dans la mesure où ce n'est pas de la magie noire) et d'autre part, ça rajoute un côté mystérieux à certains dessins. Mais à proprement parler je n'ai jamais utilisé de langue non répertoriée qui m'aurait été transmise.

- Denis Brun, vous nous avez confié que « J’ai toujours vu des mots s’imprimer dans mon esprit, sans que je puisse vraiment expliquer ce processus… » ; dans quel état êtes-vous quand vous êtes en situation créative ? Êtes-vous dans un état de transe... quelque chose qui aurait un rapport au spirituel et au shamanisme ?

- J'ai l'impression de toujours être dans un état de conscience hypersensible, de voir certaines synchronisations entre les personnes, les objets, les situations. En fait, je nage dans la poésie mentale.

Mais ce n'est pas un état particulier, je suis plus ou moins là-dedans tout le temps, depuis toujours. Disons que les vingt premières années de ma vie ç’a été plutôt difficile de concilier cet état d'esprit avec ma réalité socio-culturelle mais le fait d'être artiste m'a permis de trouver un moyen de "capitaliser" cette aptitude à la contemplation, au rêve éveillé, à l'eidétisme*.

La spiritualité et le shamanisme m'intéressent mais pas au point d'en faire une quête personnelle liée à la création.

Il ne faut pas tout mélanger.

J'aime aussi beaucoup les choses, les situations et les personnes terre à terre.

*en psychologie, aptitude à revoir, à ressentir avec une grande précision, des objets, des sensations déjà vécues

- Vous aimez l’alcool, dites-vous, en précisant que vous vous en méfiez énormément et qu’il peut être un mauvais ami. Mais en (ab)usez-vous lorsque vous êtes en situation créative ?

- Non, jamais, je ne peux pas boire avant de travailler ou pendant que je travaille. J'adore l'alcool entre amis pendant des repas ou des fêtes. Lorsque je visite des villes, que je suis seul et que j'erre toute la journée en prenant des photos, là, je peux manger sur un banc, tel un clodo chic, et prendre une ou deux bières fortes pour apprécier le côté enivrant de l'alcool et dériver pendant quelques heures. Mais je ne bois jamais par ennui ou pour combler quoi que ce soit de négatif. Pour moi, l'alcool sert à commémorer la coolitude de la vie, de préférence avec des gens. Je sais cependant que le produit est potentiellement dangereux, addictif, destructeur et aussi "sale" que l'héro, la coke ou la méth...

- J’ai plusieurs fois eu l'occasion de rencontrer des personnes qui font vivre un véritable cauchemar à l'artiste qui vit en elles... qui ne veulent pas l'entendre ! est-ce que vous censurez cet être intérieur qui parle en vous... est-ce que vous vous censurez ?

- Non, jamais, même pas en rêve.

- Ressentez-vous, par vos pratiques artistiques la nécessité de transmettre un message spirituel ? engagé ?

- Non, je n'ai aucun message particulier à délivrer dans la mesure où je ne sais pas comment les gens comprennent mon travail. Ensuite, quand je crée, j'exprime une émotion, un ressentiment par rapport à un instant T de ma vie. Mais en aucun cas je n'ai de message à délivrer. Je n'ai rien à prouver ni à expliquer à qui que ce soit. Si mon travail peut servir d'exhausteur de rêve, d'incitation à la liberté individuelle, tant mieux, mais je ne cherche pas à influencer qui que ce soit de quelque façon que ce soit.

- Comment percevez-vous le street art ?

- C'est un très vaste domaine de création qui a beaucoup évolué et sur lequel je n'ai qu'un avis de spectateur old-school qui aime les trucs old-school. Au-delà de mes goûts personnels, j'aime l'histoire de ce mouvement, comment il a grandi, avec ses ramifications, ses évolutions, et les sports urbains qui y sont rattachés, le bmx et le skate. Il y a un documentaire que j'adore, concernant le street art :

Beautiful Losers (2008) (Graffiti Movie)

Denis Brun

ENGAGEMENT POLITIQUE

- Denis Brun, est-ce que la politique faisait partie des discussions dans votre famille ?

- Pas vraiment, je n'ai pas de souvenir marquant à ce sujet.

- Êtes-vous affilié à un syndicat, à un groupement d'artistes, un parti politique ?

- Je suis juste inscrit à la Maison Des Artistes par obligation.

- Était-ce le cas par le passé ?

- Je n'ai jamais été inscrit nulle part sur le plan politique.

- Envisagez-vous de le faire ?

- Absolument pas.

- Connaissez-vous des personnes, des proches, des ami.e.s qui appartiennent à des associations, syndicats, partis politiques ?

- Je n'en sais rien, ça ne m'intéresse pas vraiment.

- Avez-vous, avez-vous eu des féministes et/ou des militant.e.s LGBT parmi vos ami.e.s et proches ?

- Oui, quelques-unes et quelques-uns.

- Avez-vous un engagement féministe, LGBT ?

- Non, pas directement.

- Lisez-vous des écrits féministes et/ou LGBT ?

- Non.

- Pensez-vous que l’artiste a un rôle particulier à jouer dans la société ?

- En tous les cas, pas celui de médiateur socio-professionnel et culturel tout-terrain qu'on voudrait lui faire jouer actuellement, ni celui d'exhausteur de valeur économique et financière...

- Comment peut se concrétiser votre propre rôle ?

- En ce qui me concerne je pense que le seul rôle que je puisse modestement jouer c'est de bien faire mon boulot qui, s'il est bien fait, fera décrocher puis décoller le public, jeune ou vieux, riche ou pas, de sa propre réalité.

- Denis Brun, êtes-vous croyant ?

- Spirituel.

- Quelle place la religion tient-elle dans votre vie ?

- Aucune.

- Quelle place tenait-elle chez vos parents ?

- Elle faisait partie des habitudes, tout en restant complètement anecdotique.

- Denis Brun, l'art est-il un espace dans lequel chacun.e peut devenir qui « il/elle est » ?

- Je ne pense pas, aucun espace n'est universel dans ce sens et chaque individu est unique, complexe.

- Pensez-vous, qu'avec le temps, toutes ces années de pratiques artistiques, vous parvenez à trouver un repos de l'être, votre être artiste, totalement assumé, devenu ce qu'il est ?

- J'ai effectivement l'impression d'entrer dans une phase de ce type.

- Denis Brun, cette question est volontairement très binaire... L’épanouissement individuel améliorerait-il les rudesses de l'organisation sociale ? ou les rudesses de l'organisation sociale détérioreraient-elles l'épanouissement individuel ?

- Le changement ne peut venir que de l'individu, de son comportement personnel et au sein d'un groupe, d'un pays, d'une nation, d'une planète. Donc, à la première question je répondrais oui.

- L’expression « marché de l’art » sous-entend que l’artiste comme ses productions sont des marchandises, avez-vous des remarques à faire à ce sujet ?

- Il ne faut pas tout mélanger et, encore une fois, chaque individu est unique.

Il y a des demandes, du marché de l'art, des galeries, des collectionneurs, des institutions. Face à cela il y a des milliers d'artistes qui font comme ils peuvent, avec plus ou moins de succès, pour s'en sortir. Le monde de l'art fait partie d'une réalité économique basique, super facile à comprendre et complètement terre à terre. Une fois qu'on a passé la porte de son atelier, de son studio d'enregistrement, de sa page blanche ou de tout autre lieu de création, c'est la jungle qui commence. On est plus ou moins habile pour survivre, se bastonner, créer des ententes, des pactes de non-agression, des trêves, et parfois des amitiés. Il faut juste trouver un équilibre entre les compromis que l'on peut faire pour vendre, tout en gardant sa liberté de production et de recherche, en ayant à l'esprit que sa relation avec les autres artistes ou acteurs-trices du monde de l'art est également capitale.

Marché de l'art, marchandises, ne sont pas des gros mots.

Être un artiste n'a rien de sacré.

Denis Brun

LA COUTURE

- Denis Brun, dans la continuité des questionnements inhabituels, vous ouvrez une nouvelle rubrique dans les entretiens : couture et activité relative à l'utilisation de matières textiles.

Je n'ai pas de question précise à ce sujet. Je suis mal à l'aise ou incompétente en ce domaine car je ne suis que consommatrice et ne me pose que des questions de consommatrice et n'agis que de façon désordonnée, voire, carrément de la manière la plus caractérielle et la plus imprévue, du type achat compulsif. Les tissus sont pour moi une seconde peau que j'essaie de rendre sexy, séduisante, éventuellement provocatrice à moins que mes intentions ne soient contraires : passer inaperçue, fondue dans la masse, hors de toute attaque qui pourrait viser ma personne queer. Je suis une sorte de caméléon. Les mauvaises langues me traiteront éventuellement d'opportuniste. Je déteste les mauvaises langues car elles appartiennent à des personnes bornées qui n'ont aucune idée de la somme d'agressions verbales quotidiennes auxquelles je peux faire face dès que je tente d'être moi-même, c'est-à-dire une personne non binaire et bisexuelle, totalement incertaine de son genre et par ailleurs de plus en plus à l'aise en son non- choix. J'ai adopté le terme "queer" pour éventuellement me définir s'il m'est demandé de le faire. J'adore le mot parce que son signifié comme son signifiant sont insaisissables en francophonie et qu'il est donc possible d'y caser un certain nombre d'intentions y compris les plus combatives. Je suis combative.

Mais la question n'est pas là car maintenant, Denis, je vous propose donc de nous parler de vos activités liées à l'usage des ciseaux et des tissus.

La première fois que des ciseaux sont apparus dans les entretiens, j'étais en compagnie de Sabine Christin qui est collagiste. De fil en aiguille nous en sommes venues à parler cuisine parce qu'il semblerait qu'il y ait corrélation entre l'activité de collagisme et celle de la créativité culinaire. Cela vous laisse donc, Denis, bien des possibilités en vos réponses !

- J'ai commencé la couture en troisième année à la Villa Arson, je faisais des sortes de troncs d'arbres, en tissu, d'environ un mètre de hauteur, avec des extrémités composées de doigts de gants en caoutchouc.

En 1997 j'ai visité l'atelier de l'artiste Eran Schaerf à Bruxelles. Il avait cousu une veste très près du corps pour sa compagne, la philosophe Eva Meyer, et parlait du vêtement comme d'une sculpture.

Je fus très impressionné par le rapport qu'il proposait entre la couture et la sculpture.

Comme j'avais à ma disposition un patron de robe chasuble et pas mal de tissus affichant des autoportraits sérigraphiés, j'ai cousu dès mon retour à Nice, "la toute première robe de ma première collection".

Nous étions en mars 1997. J'ai été possédé par la couture. J'ai écrit un texte allant avec la robe, expliquant ma démarche, ma rencontre avec Eran Schaerf et mon admiration pour le travail de Martin Margiella. 

J'ai tout de suite pensé à photographier les robes portées pendant des vernissages. Les photos de la performance devenaient ensuite la carte d'identité du vêtement.

J'expliquais aussi comment je me situais en tant que "couturier/sculpteur" en partant du principe qu'un couturier fait nécessairement un premier jet, une maquette de robe avant que cette dernière ne soit ajustée, finalisée et reproduite.

Dans mon procédé de création, l'étape de la "maquette" du styliste devenait un but, une fin en soi.

En proposant encore et encore, une robe qui avait l'air d'une ébauche, cela me permettait de sortir du domaine de la couture pour entrer dans celui de la sculpture où la notion de confort, d'ajustement sur un corps, était moins importante.

Le fait de reproduire toujours la même robe, chasuble, taille 42 (avec moult variations) me plaçait dans la "production sérielle" de pièces uniques puisque cousues à la main, sur des tissus à chaque fois différents.

J'ai aussi sérigraphié sur des vêtements de seconde main ou de t-shirts neufs.

Je continue toujours à coudre des robes, maintenant je fais les ourlets à la machine, mais j'assemble toujours à la main. J'inclue aussi du végétal dans ma présentation car elles sont souvent accrochées à des branches d'arbres fixées aux murs. 

Denis Brun

LA VIDÉO
LE CINÉMA
LA MUSIQUE

LA MÉDIATISATION
LA PHOTOGRAPHIE

- Denis Brun, aimez-vous aller au cinéma ?

- J'adore, mais j'ai du mal avec les gens bruyants ou qui mangent du pop-corn donc j'y vais de moins en moins. Mais vraiment j'adore y aller.

- Qui sont vos réalisatrices et réalisateurs préférés ?

- Bergman, Godard, Spike Lee, Greg Haraki, Harmony Korine, Fellini, Pasolini, Larry Clark, Tarantino, Alain Guiraudie, Maurice Pialat, Bertrand Blier, David Lynch, Robert Altman.

- Quel film vous a le plus troublé ?

- Blade Runner.

- Denis Brun, réalisez-vous, avez-vous eu, auriez-vous envie de réaliser un film, une vidéo, une animation ?

- Non, je n'ai jamais eu cette ambition.

- Considérant votre activité fournie sur Instagram, vous vous exprimez beaucoup par la photographie. Quelles sont vos intentions photographiques ? Jeu de mot mis à part, quels sont vos objectifs ?

- J'ai toujours pris mentalement des photos, et j'ai appris la photo à Sète à la Villa Saint Clair, Je faisais des autoportraits en noir et blanc, tirages argentiques que je réalisais en studio de développement. J'ai continué pendant deux ou trois ans à Nice puis j'ai basculé dans la couleur pour faire plutôt des prises de vues de paysages emprunts d'étrangeté (liée à des flous, ou des lumières nocturnes). Mais à cette époque et pour longtemps, je me considérais comme plasticien faisant de la photo. Depuis juillet 2018, je me considère aussi comme un photographe, à la suite d'un voyage en Grèce ou j'ai commencé à beaucoup publier sur Instagram en noir et blanc. Il y a eu un moment où j'ai pris conscience que je rentrais complètement dans la photographie en arrivant à y déployer mon univers mental. J'ai actuellement une exposition à Paris à l’Hôtel Élysées Mermoz dans le 8ème. Mes intentions sont d'évoquer une partie de ma sensibilité qu'aucun autre médium ne pourrait m'aider à exprimer, en me découvrant et en apprenant à mieux photographier. Mes objectifs sont d'être meilleur dans ma technique, et toujours proche de mes émotions. C'est une nouvelle "vie" qui s'offre à moi, alors j'espère vraiment être à la hauteur de cette opportunité.

- Quelles sont les connexions entre la photographie et vos autres travaux artistiques ?

- Elle fait partie de mon univers dont je suis le plus petit dénominateur commun. On pourrait peut-être d'abord la raccrocher à l'écriture et à la musique, puis la vidéo et tout le reste. Elle est un trait d'union entre mes autres productions artistiques. Personnellement je ne me pose pas cette question, ce serait trop liberticide, mais je comprends qu'on puisse se la poser.

- La composition musicale et la musique revêtent une certaine importance dans votre créativité ; sont-elles des supports à la création, des créations à part entière ou complémentaires à des images animées ?

- La composition musicale est essentielle à ma vie d'artiste, et à ma vie d'être humain tout court. Dans les années quatre-vingt-dix, elle était par défaut complémentaire aux vidéos ou aux installations. Puis je suis rentré au Conservatoire de Marseille en Électroacoustique et j'y suis resté trois ans. Là, j'ai appris à écouter, à analyser et, d'une certaine façon, à composer avec des logiciels de M.A.O. Je pense que j'étais musicien sans pouvoir l'assumer. Il m'a fallu encore quelques années pour me considérer musicien. Disons que je me considère comme musicien depuis dix ans. Quand un morceau de musique ne me satisfait pas totalement, j'essaie de le recaser dans une vidéo, donc la musique, à ce moment-là, n'est pas autonome et elle illustre un autre propos plastique. En général ça marche, la greffe prend plutôt bien. De manière générale, la pièces musicales que je réalise sont des créations à part entière.

- Vous avez, il me semble, déjà réalisé ou envisagé des installations qui unissent peinture, collage, écriture, photographie, musique, vidéo ou au moins plusieurs de ces approches. Pouvez-vous nous évoquer au moins l’une d’entre elles et nous faire part de la démarche que vous avez alors mise en œuvre ?

- Ce que vous décrivez correspond à peu près à toutes les expositions personnelles que je produis car j'y "mélange" beaucoup de techniques. Au départ, quand je fais une peinture, une sculpture, un dessin, ou une pièce musicale ou une vidéo, je ne pense pas à ce qu'elle va devenir. Je la fais, un point c'est tout. Ensuite quand je dois faire une expo, je me retrouve avec pas mal de travaux différents les uns des autres mais dans lesquels on reconnaît (je pense) un état d'esprit, une volonté plastique. Je pose d'abord une première œuvre dans le lieu d'expo et ensuite j'en amène d'autres, différentes ou pas, et je vois quel dialogue s'instaure. C'est vraiment comme si je mettais des personnages dans un endroit et qu'ils se mettent à discuter de façon plus ou moins importante et/ou complexe. Il y a des œuvres qui coexistent super bien et d'autres moins, donc c'est à moi de bien orchestrer la mixité de l'exposition.

- Avez-vous eu la possibilité d'investir un espace public dans le cadre d'une manifestation très médiatisée... je dirais, populaire... en dehors des réseaux habituels, des galeries et autres lieux consacrés ?

- Oui dans le parc de la Maison Blanche à Marseille, durant la manifestation Festival des Arts Éphémères en 2014. 

J'y présentais des Lapunks en céramique dans la le hall de la salle des mariages et une installation de gonflables sur le plan d'eau du parc plus un texte de présentation plus une bande son en ligne.

Il s'agissait d'un radeau, composé de quatre chambres à air de poids lourds, de palettes de bois assemblées, de branches d'arbres servant de mâts, de poupées gonflables h/f, habillées, portant des masques, et d'animaux gonflables.

L'installation s'appelait "L'Eldorado de la Méduse".

On pouvait donc voir une scène rappelant de très loin "Le radeau de la Méduse", version fun-tragique.

La bande son diffusée via un QR Code, était composée de morceaux techno et rock faisant référence à la drogue, à la mort, au suicide.

Ils étaient mélangés à des dialogues issus d' « Alice au Pays des Merveilles » de Walt Disney.

Cette installation était en apparence assez lisse et joyeuse...

- Denis Brun, cet entretien touche à sa fin ; auriez-vous envie de nous transmettre quelques réflexions sur des sujets auxquels je n'aurais pas pensé ?

- Je ne crois pas, j'ai l'impression d'avoir déjà beaucoup parlé...

- Denis Brun, qu'aimeriez vous nous proposer comme musique de générique pour clore cet entretien ?

- J'aimerais, j'adorerais proposer à l'écoute l'album d'un chanteur, musicien, folk/primitif américain que je viens de découvrir cet été lors d'une résidence en Belgique, à Liège, où je prépare une expo pour l'an prochain.

J'ai littéralement flashé sur cet album, que j'ai écouté en boucle, chez moi ou à vélo dans la campagne liégeoise, par beau temps ou ciel de plomb. Il m'est arrivé de pleurer en écoutant certains morceaux, tout en traversant des paysages campagnards wallons qui me rappelaient ceux de mon enfance. Il y a pour moi, dans cette musique, la beauté tragique des photos de Walker Evans combinée à la musique de Wim Mertens.

Je suis ébloui par la puissance musicale de cet artiste qui est mort de la façon la plus ridicule et excentrique qui soit : son chiropracteur a voulu expérimenter sur lui une technique inspirée du "coup du lapin" mais ça n'a pas marché ; Robbie Basho est mort à 45 ans, sur le coup (du lapin!).

Robbie Basho - Visions Of The Country

LIENS

Denis Brun

Cet entretien avec Denis Brun a été publié sur la page Facebook des Éditions de l'Obsidienne durant le mois de septembre 2019.

Citer ce document :

Denis Brun Sarah B. Cohen, Collection « Les Entretiens », n°6, Éditions de l’Obsidienne, Montpellier, Septembre 2019 sous Licence Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 4.0 International(CC BY-NC-ND 4.0)

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Seul le document original rédigé en langue anglaise est document de référence. Cette traduction est livrée en l'état en tant que commodité pour votre compréhension.

CRÉDITS

Les entretiens de Sarah B. Cohen sont construits sur la base du questionnaire proposé par Abir Kréfa,
Ingénieure de recherche en sociologie (ENS Lyon) et agrégée de sciences sociales.

La quête de l’autonomie littéraire en contexte autoritaire
Grille d’entretien avec les écrivains et écrivaines


Les activités littéraires

La venue à l’écriture

La publication

Reconnaissance

Sociabilités littéraires

Thèmes des œuvres

Socialisations familiale et scolaire

Vie professionnelle et conjugale

Rapport au religieux, expériences éventuelles de militantisme et de censure.

Abir Kréfa, « Annexe 2 : grille d’entretien avec les écrivains et écrivaines », Sociologie [En ligne], N°4, vol. 4 | 2013, mis en ligne le 28 janvier 2014, consulté le 23 août 2018. URL : http://journals.openedition.org/sociologie/2044

REMERCIEMENTS

Les éditions de l'Obsidienne remercient vivement Michel Malfilâtre pour son travail de correcteur méticuleux, respectueux du texte et attentif à nos propres choix car nous adhérons pleinement à cette idée que le langage constitue un levier puissant pour faire progresser les mentalités.

Vous pourrez par ailleurs trouver toutes informations au sujet depuis le site ecriture-inclusive.fr.

L'écriture inclusive désigne l'ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d'assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes.

SOMMAIRE

Collection
Les Entretiens

n°6

Denis Brun
Sarah B. Cohen

Editions de l'Obsidienne
Montpellier
Octobre 2019

Editions de l'Obsidienne

ISBN ISBN 979-10-91874-15-1

Les Éditions de l'Obsidienne vous proposent un catalogue de textes en ligne au format HTML, PDF ou Epub (livres électroniques en format et lecture libre). Vous pouvez participer au frais de maintenance du site par dons envoyés sur notre compte Paypal. Nous vous remercions de votre visite.

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