Les entretiens
Cahier n°4

Photographie couverture Inaya Al Ajnabi

Inaya Al Ajnabi
Sarah B. Cohen

- Ça va Inaya ?
- Ouuh, grosse boule à l'estomac avant l’examen final !
- Mais non, la prof est gentille ! Pchuttt… micro…

PREAMBULE

Photographie, chapitre I, la venue à l'écriture Inaya Al Ajnabi

- Bonjour à tou.t.e.s… merci à vous d'être fidèles à ces moments privilégiés que sont les entretiens de l'Obsidienne.

Je vous invite au Maroc, à Rabat, et plus exactement avec Inaya, une jeune femme dont j’ai découvert un jour l’écriture éblouissante aux hasards de mes promenades sur FaceBook.

Inaya, au point de départ de nos échanges, n’avait pas envisagé l’usage d’un pseudonyme ; finalement et suite à la communication de diverses informations, dont certaines ne seront, par ailleurs, pas publiées dans l’entretien, nous avons convenu de l’usage d’un pseudonyme dont l'emploi, par lui-même, en dit long sur la vie compliquée et prudente des personnes politiquement et socialement borderline au Maroc.

Ultérieurement à l’entretien, les Éditions de l’Obsidienne publieront avec grand plaisir un recueil de textes d’Inaya Al Ajnabi.

LA VENUE À L’ÉCRITURE

Photographie, chapitre I, la venue à l'écriture Inaya Al Ajnabi

- Inaya, pourriez-vous nous raconter comment vous avez commencé à écrire ?

- J’étais une enfant solitaire dotée d’une vaste imagination ; je passais mes journées à rêvasser. Mais à un moment donné, il m’a fallu parler à un ami ou, plutôt, me trouver un ami ; je vivais avec ma grand-mère, une douce artiste peintre ; elle m’écoutait avec toute cette attention, ce grand intérêt et toute cette sensibilité qu’elle apportait à sa peinture.

Parfois, pour me récompenser d’avoir été sage, elle m’achetait des livres ; j’ai découvert la littérature très tôt et ceci m’a inspiré ; j’ai commencé à écrire des petites lignes, fragments, poèmes, journal intime… c’est là que j’ai trouvé l’ami, le vrai.

- Quand avez-vous commencé à écrire ?

- Je dirais à l’âge de six ou sept ans ; l’écriture était mon refuge ; je fuyais le monde extérieur pour plonger dans les bras de mes pages.

- Inaya Al Ajnabi, qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

- La lecture était ma principale source d’inspiration ; je voulais façonner ma vie avec les mots ; c’est comme ça que j’ai donné libre voie à ma plume d’enfant.

- Sur quoi avez-vous commencé à écrire ?

- Sur les pages de mes cahiers d’écolière… c’est ce que j’avais de plus disponible ou, peut-être encore, grâce à ces cahiers j’ai appris à former des mots. C’était une façon d’être reconnaissante.

- Qu’est-ce que vous avez commencé par écrire ?

- Je me rappelle que mon oncle m’avait emmenée prendre notre déjeuner dans un joli restaurant à Marrakech. J’ai eu droit à un merveilleux service et des sourires ravissants de la part du personnel ; j’étais heureuse. J’ai sorti alors mon cahier et j’ai écrit un poème sur ces gens-là, sur l’amour des gens …

- Inaya Al Ajnabi, dans quelle langue avez-vous commencé à écrire ?

- En français ; certes, ce n’est pas ma langue maternelle, mais depuis ma petite enfance, je me retrouve plus dans cette langue que dans l’arabe.

- Avez-vous essayé d’écrire dans une autre langue ?

- Oui ; j’ai essayé d’écrire en arabe mais uniquement quelques textes durant mon adolescence. Par la suite, j’ai limité son utilisation aux rédactions du cours d’arabe à l’école, au collège et au lycée. Dans mes créations personnelles, je ne m’exprime qu’en français ; la langue française et moi-même, nous nous entendons très bien. N’est-elle pas la langue de l’amour ?

- Inaya Al Ajnabi, vous avez tenu un journal intime ; comment celui-ci a-t-il évolué ?

- Il y a une dizaine d’années, j’y racontais mes journées, joies et tourments, rêves et réalités. Après je me suis rendu compte que mon écriture devenait de plus en plus absurde, plus de symboles que de mots ; j’ai alors arrêté la rédaction de mon journal mais j’ai toujours un carnet ou je note mes petites pensées et les citations qui me marquent.

- Faites-vous lire ce que vous écrivez ?

- Mes lecteurs ont changé d’âge en âge. Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère et mon oncle étaient mes seul.e.s lecteur et lectrice. Plus je grandissais, plus j’ai pris en considération les réseaux sociaux, un vaste lieu d’expression et de découverte ; je suis lue par mes ami.e.s, mes enseignant.e.s et mes connaissances virtuelles. Je participe également à des manifestations culturelles où je lis quelques poèmes… j’en suis ravie.

- Inaya Al Ajnabi, quels avis recevez-vous après lecture de vos textes ?

- Généralement, on apprécie mon style, souvent mes jeux de mots. Parfois, les gens s’identifient dans mes textes, ce qui est le plus intéressant. D’autres ne comprennent pas mon écriture ou la trouvent très morne. Je respecte tout avis et j’aime être lue, j’ai l’impression qu’on crée une douce liaison avec moi en me lisant.

- Avez-vous été encouragée, découragée ? Par qui ?

Le plus souvent encouragée par ma famille, mes proches, mes lecteurs et lectrices sur internet, les publics qui assistent à mes déclamations poétiques. Je me sens rarement découragée et, quand c’est le cas, c’est par les personnes qui me prennent pour une simple rabat-joie et qui me demandent d’écrire sur les roses et la plage, sur le bonheur de vivre… ce que je ne sais pas faire.

- Écrivez-vous des choses que vous ne montrez à personne ?

- Parfois, oui ; mes pages ont également droit à des petits échanges intimes…

- Inaya Al Ajnabi, que lisiez-vous quand vous étiez enfant et adolescente ?

- La littérature de jeunesse a beaucoup influencé mon imaginaire… J’accompagnais Alice aux pays de merveilles et je ressentais Les Malheurs de Sophie ; Le Petit Prince me fascinait et Tom Sawyer me faisait rêver.

Très jeune, j’ai lu Rousseau, Hugo, Zola, et Najib Mahfoud ; je ne comprenais certes pas tout, mais je savourais ces auteurs… Ma grand-mère me ramenait aussi des livres d’histoire, question, peut-être, de me situer ; mais je ne faisais que me perdre davantage…

- Quels sont les auteurs que vous aimiez alors?

- Victor Hugo était pour moi un exemple, un initiateur au monde littéraire… Poésie ou roman, j’en étais éblouie.

- Et maintenant ?

- Sans hésiter un instant, je suis amoureuse de l’écriture de Milan Kundera, Franz Kafka, Guillaume Apollinaire, et Tristan Tzara.
Une invitation à découvrir son soi-même, à voir le monde autrement et le risque de s’effondrer en pleurs ou d’éclater de rire.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous écrit autre chose que des romans, poèmes, essais… par exemple, des articles de presse, ou dans des revues, etc. ?

- Je n’en ai jamais eu l’occasion. J’écris très rarement sur les sujets d’actualité, pourtant je suis tentée par les chroniques littéraires.

LA PUBLICATION

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre II, La publication

- Inaya Al Ajnabi, comment vous est venue l’idée de publier ?

- Je suis en cours de rédaction de mon premier livre, une suite de nouvelles reliées par un thème commun : les limites de l’humain. J’aimerais bien le publier parce que, comme j’adore lire et découvrir la pensée des autres, je serais également ravie de partager la mienne. Je serais heureuse de savoir qu’une personne tient mon livre dans le métro et sent la chaleur de mes mots en plein hiver, qu’une autre le pose sur sa table de chevet pour le lire avant de rejoindre Morphée ; ou plus encore, qu’elle dira : “c’est comme si on parlait de moi !” , qu’elle se retrouve dans ce que j’écris, ce que je suis. C’est fabuleux !

- Est-ce que, quand vous écrivez, vous avez déjà en tête l’idée de publier ?

- J’imagine la force de chaque mot que j’ajoute à mon manuscrit pour mon lecteur. L’idée ne me quitte pas.

- Inaya Al Ajnabi, est-ce que vous trouvez que c’est une étape importante ? Nécessaire ? Ou pas ?

- Cela dépend si on écrit pour soi uniquement ou également pour l’autre ; chacun.e a sa façon de parler au monde ; l’écriture est la mienne. La publication est un canal de transmission des mots vers l’autre, le lectorat.

- Avez-vous une idée précise du type d'éditeur chez qui vous souhaiteriez publier ?

- Je serais ravie que mon livre soit publié chez L’Obsidienne ; je pense également à l’auto-édition chez Amazon. Comme c’est mon premier livre, ce n’est pas évident de gagner la confiance des maisons d’éditions, mais je tenterai ma chance.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous participé à des concours littéraires, reçu des prix ? Comment la participation se déroulait-elle ?

- J’ai participé au concours de nouvelles organisé par le PJE (Association Prix du jeune écrivain) en 2015, j’ai envoyé ma nouvelle “ Une statue inachevée” par e-mail, mais je n’ai pas reçu le prix. Je n’étais pas triste, l’important c’est que j’ai été lue.

- Avez-vous déjà eu l’occasion d’être invitée en tant qu’écrivain à l’étranger ?

- Je suis pour la première fois invitée à l’étranger le 8 juin 2019, en France, à Goussainville, dans le cadre du Festival Populaire de Poésie Nue (FPPN) ; je suis très contente de cette invitation, et j’ai hâte d’y aller pour rencontrer d’autres plumes et découvrir ce genre d’évènements.

SOCIABILITE LITTERAIRE

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre III, Sociabilité litteraire

- Inaya Al Ajnabi, est-ce que vous avez des amis, des connaissances auteur.e.s ?

- Effectivement, j’ai des amis écrivains, des connaissances également sur les réseaux sociaux. Cela fait plaisir de connaître des gens ayant la même douce fièvre que moi, l’écriture.

Je connais des hommes et des femmes, avec des styles et modes de pensée différents ; cela nous permet d’interagir et échanger nos visions du monde.

- Faites-vous partie d’un cercle, d’une association d’auteur.e.s ?

- Oui, le G38, un cercle de jeunes poètes slameurs. Vous savez, le slam est aussi une manière d’expression fascinante, par sa forme urbaine et libre.

J’adore ce genre de déclamation qu’on peut faire n’importe où ; tout le monde peut vous écouter.

- Depuis quand ? Y tenez-vous un rôle particulier ?

- Depuis 2011, il s’agit d’un collectif, on se réunit de temps à autre pour déclamer nos textes dans différents endroits publics ou lors d’évènements qu’on organise dans différentes villes.

- Inaya Al Ajnabi, est-ce que le fait de faire partie d’un tel regroupement vous aide à vous donner une visibilité, à avoir accès à des fonds, à participer à des événements publics ?

- Ce n’est pas la visibilité qui compte, je dirais, mais plutôt l’écoute. Tout ce qui compte pour moi, c’est de voir dans les yeux du public une lueur, une rêverie, un signe qu’il se retrouve dans mes textes, que notre communication passe poétiquement bien.

- Inaya Al Ajnabi, sur FaceBook, un événement du 21 mars 2015, le Printemps des poètes urbains, organisé par l’institut français de Casablanca, une soirée slam, signale que le collectif G38 y a participé. Il y est dit que ce collectif est à l’origine de SLAM F'L'BATTOIRS, un rendez-vous Open-Mic et de slam jam aux anciens abattoirs. Je ne voudrais pas faire la nana super branchée. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un rendez-vous Open-Mic ? Et ce que sont ces slam jam ?

- Les gens assistent à des open mic durant lesquels des poètes slameurs viennent sans pré-invitation et choisissent de déclamer leurs textes, au moment présent ; tout le monde peut passer ; la parole est libre et ça crée une chaude atmosphère de partage et d'écoute. Les Open-Mic m'ont permis de connaître plusieurs plumes et d'être écoutée. Les jam slam c'est tout à fait la même chose sauf que, parfois, le slameur choisit d’être accompagné musicalement.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous déjà initié un ou des événements publics ?

- Je crois que je ne suis pas encore arrivée à ce point ; présentement, je ne fais qu’y assister ; j’ai encore des choses à apprendre.

- Avez-vous des ami.e.s ? Quand et comment les avez-vous rencontré.e. s ?

- Vous savez, l’amitié est une chose très essentielle pour moi… Je ne nie pas que je suis une misanthrope d’occasion, c’est drôle !

- S’agit-il plutôt de femmes ou d’hommes ?

- Il m’est important d’avoir des amis des deux sexes.

- Quand, comment les voyez-vous ?

- J’ai des amis proches que je vois régulièrement ; on se rend visite, on organise des petites sorties, on va ensemble à des évènements culturels ou on se voit à l’université. Avec d’autres qui résident dans d’autres villes ou carrément à l’étranger, on tâche de garder contact en attendant la belle occasion de se voir.

- Inaya Al Ajnabi, est-ce que vous pouvez discuter avec ces ami.e.s de votre activité d’écriture ?

- Évidemment, écrire est un acte qui me représente, qui fait partie de moi. Comme un.e ami.e doit me connaître, il est nécessaire d’avoir des échanges à propos de cette activité. J’ai des ami.e.s qui insistent pour lire chaque nouveau texte et leurs avis comptent beaucoup pour moi.

SOCIALISATIONS FAMILIALE ET SCOLAIRE

Photographie Inaya Al Ajnabi chapitre IV, Socialisations familiale et scolaire

- Inaya Al Ajnabi, où êtes-vous née ? Où avez-vous vécu ?

- Je suis née à Safi, une jolie ville côtière au Maroc, connue pour ses plages et ses activités artisanales, surtout la poterie ; j’y ai vécu depuis ma naissance jusqu’en 2015, après avoir obtenu ma licence en langue française, littérature et communication.

J’ai grandi dans la maison de ma grand-mère qui lui servait également d’atelier et de galerie ; je respirais l’art partout. C’est dans cette ville et cette maison qu’une grande partie de ma personnalité s’est formée pour donner suite à ce que je suis actuellement.

- Inaya Al Ajnabi, pouvez-vous nous parler de votre enfance : vos parents, vos frères et sœurs ?

- Ma mère était souvent absente durant mon enfance suite à certaines circonstances supérieures à sa volonté.
Je n’ai jamais vu mon père, Égyptien de nationalité. Je ne connais juste que son nom, son métier et une petite photo qui témoigne de notre ressemblance. J’étais plus proche de ma grand-mère et de mon oncle.

Je n’ai jamais eu de frère ni de sœur ; j’aurais bien aimé en avoir et connaître ce qu’est une fratrie. Mon oncle était pour moi une sorte de grand frère et il jouait également le rôle du père compréhensif et bienveillant.

Mon quotidien d’enfant était constitué par mes journées à l’école, mes lectures et des heures passées à fouiller dans mon coffre à jouets. Rêveuse que j’étais, je passais mes journées à la maison ; je ne sortais pas jouer dehors et je n’avais quasiment pas d’amis.

On dit toujours que les enfants uniques sont de grands capricieux, pourtant je ne l’ai jamais été ; je ne demandais pas plus que ce que l’on m’offrait ; je haïssais les absences et le désintérêt mais tout de même je faisais preuve de compréhension pour ne pas vexer ma mère.

- Quelles langues parliez-vous en famille ?

- C’était souvent en dialecte marocain, surtout avec ma grand-mère. Je parlais également français avec ma mère et mon oncle ; ils insistaient pour que je le pratique quotidiennement et j’aimais cela.

- Inaya Al Ajnabi, quelle place la lecture occupait-elle dans votre famille ?

- Tout le monde lisait à la maison ; on avait une grande bibliothèque qui comprenait toutes sortes de livres et de revues en arabe et en français et même quelques-uns en anglais appartenant à mon oncle qui faisait des études en littérature anglaise.

Ma grand-mère avait des livres et des revues sur l’art plastique, la musique et le stylisme qu’elle pratiquait à l’époque. Ma mère aimait lire des romans policiers et de la littérature arabe ; le reste des livres était donné par une tante qui étudiait la philosophie et ceux que l’on m’achetait pour m’initier à la littérature.

- Votre famille s’intéressait-elle à ce que vous écriviez ?

- Beaucoup ; ma petite famille aimait lire mes écrits ; même mes petits gribouillages sur des bouts de papier ; ma grand-mère les rangeait dans un dossier et les a conservés jusqu’à nos jours.

- Le fait que vous écrivez est-il bien ou mal vu ?

- Très bien vu ; les membres de ma famille écrivent tous de temps à autre, et accordent une réelle importance à l’activité de l’écriture. Je trouve que je suis chanceuse !

- Vous a-t-on encouragée ou au contraire découragée à écrire ?

- J’étais une fille très timide, je n’osais pas beaucoup m’exprimer verbalement. Ayant remarqué ceci, ma grand-mère m’encourageait à écrire et à m’exprimer sans barrière ; elle disait que mes pages étaient mon unique confessionnal.

- Vos parents s'intéressaient-ils à vos devoirs scolaires ?

- Tellement… je rentrais fatiguée de l’école ; j’avais droit à un goûter devant la télévision pour regarder mes dessins animés et j’espérais qu’on ne me poserait pas la question de tous les jours : quels devoirs as-tu à faire aujourd’hui ? On ne me demandait pas si j’en avais, mais plutôt d’aller les faire juste après le bon goûter, sans discussion ! Je trouvais ceci sévère, mais maintenant j’en ris tellement en me rappelant ces moments !

- Inaya Al Ajnabi, quelles sont les diplômes de vos parents ?

- Ma mère a un diplôme d'assistante médicale, et un autre en comptabilité. Quant à mon père, on m’a dit qu’il avait un diplôme d’ingénierie.

- Quelle est la profession de votre mère ?

- Ma mère a occupé plusieurs fonctions : elle a travaillé comme infirmière, secrétaire, cuisinière… Cependant, vu ses problèmes de santé, elle a cessé de travailler et s’est consacrée à son association d’artistes ; elle organise chaque année une rencontre internationale d’artistes peintres, à Safi.

- Ces rencontres sont-elles en rapport avec votre grand-mère artiste peintre ?

- Oui ; ma grand-mère pratique la peinture depuis l'âge de 14 ans ; elle a commencé au début des années soixante et, depuis, elle ne vit que pour et par l'art.  Elle a créé plusieurs associations artistiques ; elle organise et participe à des expositions dans différentes villes, au Maroc et à Berlin, en Allemagne.

Je l'accompagnais souvent, je suis fière de ce qu'elle est.

Les rencontres artistiques que ma mère organise chaque année sont, en quelque sorte, un hommage à ma grand-mère.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous des analphabètes dans votre entourage ? Quelle relation avez-vous avec ces personnes ?

- Dans la famille de ma mère, ses tantes et oncles ; certains d’entre eux n’ont pas poursuivi leurs études après le primaire ; ma grand-mère également. Ils savent lire et écrire, mais pas à un stade avancé. On pourrait discuter de divers sujets, mais jamais de livres.

- Connaissez-vous des auteur.e.s dans votre entourage familial ?

- J’ai grandi dans un milieu purement artistique ; ma grand mère et sa fratrie sont tous des peintres et poètes en langue arabe.

- Inaya Al Ajnabi, je ne trouve pas votre réponse nécessairement contradictoire; mais, en France, une grande partie de la poésie est purement écrite depuis le XVIe siècle. Auparavant, la "poésie" était probablement plutôt un mode d'expression oral dont les représentants les plus connus étaient les poètes errants du sud de la France; leur langue était l'occitan et non le français; cette partie de la "France" était alors sous une quasi gouvernance arabo-andalouse avec des communautés juives importantes. La poésie chantée occitane est liée très certainement à cette culture arabe de parole, clamée, éventuellement accompagnée musicalement ; quelque chose qui s’approcherait de ce qu’est le slam. Je ne suis pas, à ce point, érudite sur ces questions ; mais le fait qu'il ne soit pas nécessaire d'être imbibé.e de lectures pour être reconnu.e comme poète, comme slameur, slameuse, me paraît remarquable dans le contexte des XXe et XXIe siècles. Ces personnes de votre famille n’ont pas vécu dans le cadre actuel défini par la notion et le style du slam. Ces poètes étaient-ils/elles reconnue.s dans le cadre familial uniquement, ou auprès de la communauté qui les entoure ?

- Ces gens ont fait leurs études primaires entre les années quarante et soixante ; le niveau d'études à l'époque différait beaucoup de ce qu'on connaît aujourd'hui ; je dirais même qu’il était équivalent au niveau d'un lycéen actuel. L’un de mes oncles, l'aîné, décédé en 2018, avait été recruté comme professeur d'arabe au collège à l'âge de 14 ans.

Pourtant il n'avait pas suivi d’études supérieures ; les lectures qu'il avait faites étaient un effort personnel pour bien maîtriser sa fonction. Les autres ne lisaient pas beaucoup mais leur poésie était plutôt écrite qu’orale ; ils la déclamaient lors de petits événements ou dans les réunions de famille, à notre demande. Ils n'étaient connus que par leur entourage familial, amis et collègues de travail.

Leur expression en langue arabe n'était pas due à l’ignorance de la langue française mais plutôt à un choix, à la reconnaissance de leur appartenance linguistique et à une certaine aisance d’usage.

- Inaya Al Ajnabi, enfant puis adolescente, que faisiez-vous de votre temps libre ?

- Enfant, je ne sortais pas souvent. Je passais mes journées libres à jouer, lire ou écrire. Adolescente, outre ces activités, j’ai découvert le cinéma. Je regardais beaucoup de films.

- Inaya Al Ajnabi, aviez-vous plutôt des amis garçons ou filles ?

- Plus de garçons que de filles. Je n’étais pas une fille qui aimait parler de beauté et de prince charmant. Les garçons sont attentifs aux choses mais pas beaucoup. Je n’aimais pas les gens qui faisaient attention à tout.

- Avez-vous eu des personnes cheikhs, imams, dans votre famille ?

- Non ; je viens d’une famille musulmane dont la majorité des membres est pratiquante ; tous ont des professions en dehors du domaine religieux.

- Pouvez-vous nous raconter votre parcours scolaire et vos choix d'études ?

- En primaire, ma mère a choisi pour moi la même école privée que celle où elle avait étudié dans son enfance ; elle avait davantage confiance dans leur qualité d’enseignement. J’aimais bien mon école aussi ; je la voyais comme un petit joli monde à part. J’étais aimée par mes enseignant.e.s et camarades. J’étais la vice-chouchou de la classe.

- Alors, Inaya, la chouchou, c'était qui ?

- Je dis « la vice chouchou de la classe » car on avait une chouchou principale (rires) ; elle était la fille d'une prof de français! Les enfants des profs étaient toujours gâté.e.s. Je ne le nie pas ; Sofia était excellente aussi et nous étions amies ; mon oncle était ami d'enfance du sien et ils ont grandi ensemble ; il m'emmenait la voir parfois les dimanches ; je ne l'ai jamais oubliée. Je l'ai recherchée il y a quelques années sur Facebook mais elle avait l'air désintéressée. J'ai préféré en garder le souvenir plutôt que l'amitié.

- Pour en revenir à votre mère, a-t-elle toujours choisi vos orientations scolaires pour vous ?

Pour le choix du collège, j’ai suivi les pas de ma mère et cédé à ses choix : un collège uniquement pour filles, avec uniforme, chemise blanche et tenue bleue ; un bleu marine qui sentait le formel, l’assiduité. Le petit monde deviendra plus grand et plus réaliste… J’ai découvert la complexité des mathématiques et le goût aigre des sciences, l’ennui dans le cours d’histoire-géo, le fardeau de l’éducation islamique et l’amour des langues.

Au lycée, est venu le temps que je fasse mes propres choix : explorer la science ou savourer les lettres ? Mon esprit rêveur opta pour la seconde option mais je me suis retrouvée avec des études de langues au lieu de littérature. Déçue, j’ai changé d’option et j’ai fait un bac en sciences économiques, ce n’était pas également une bonne orientation pour moi, mais le choix était strictement limité.

J’ai eu mon bac mais je n’avais nulle envie de faire des études supérieures en commerce, comptabilité ou finance. J’ai alors donné une seconde chance aux études littéraires et j’ai choisi les études françaises ; c’est là, je ne vous le cache pas, que j’ai ressenti pour la première fois un vrai épanouissement et un réel plaisir. Ma formation comprenait histoire et analyses littéraires, histoire des arts, syntaxe et lexicologie, ateliers d’écriture. Un sacré plaisir ! J’ai alors excellé dans mes études et obtenu ma licence. Deux ans après avoir quitté ma ville, j’ai été admise en master Littérature et Éducation à Rabat, ma formation actuelle ; je trouve que c’est un passage vers un autre niveau d’apprentissage, plus élevé. Là, je suis en pleine préparation pour mon mémoire de fin d’études. Je travaille sur la notion d’exil dans l’œuvre romanesque de Milan Kundera. Une façon de mêler éducation et plaisir.

- Inaya Al Ajnabi, pouvez-vous nous dire quelques mots de ce mémoire ?

- Oui; que ce soit exil géographique, intérieur ou psychologique, Milan Kundera a su parfaitement, sur l'ensemble de son œuvre romanesque, traiter de la question.

Réfugié en France après avoir quitté Prague en 1975, il présente dans ses romans l'image de l'étranger confronté à un monde nouveau et à une mémoire collective loin d'être compréhensive. La façon dont il œuvre pour illustrer cette étrangeté, fruit d'un exil, est poétique, basée sur des notions qualifiées abstraites et difficiles à définir comme la nostalgie, la lourdeur, la lenteur, la légèreté, l'oubli...

Kundera traite du rapport des forces de la mémoire et de l'oubli, le retour qui est réellement un non-retour, le sort de l'exilé, l'identité inconstante ; ce sujet est d’autant plus fascinant pour moi qu'il est abordé par un écrivain que j'idolâtre.

- Y a-t-il des disciplines que vous préfériez à d’autres ?

- À l’université, je préférais le cours de français et le cours d’analyse littéraire.

- Y a-t-il des disciplines que vous n’aimiez pas du tout ?

- Chères mathématiques, je ne vous ai jamais aimées ; cordialement.

- Inaya Al Ajnabi, quelles relations aviez-vous avec vos enseignant.e.s ?

- Il y avait ceux et celles qui me comptaient avec les étudiant.e.s brillant.e.s et j’avais droit à un comportement plus spécial, et il y avait ceux et celles qui me reprochaient mon manque d’attention et mes rêvasseries en classe.

- Quelles étaient vos relations avec les enseignants.e.s de lettres ?

- J’avais pour eux, elles, une grande admiration surtout à l’université. Je ne sais pas s’ils, elles étaient meilleur.e.s parce ce qu’ils, elles parviennent à faire aimer la matière, ou si c’est par amour des lettres, qu’on apprécie ses enseignant.e.s.

- Inaya Al Ajnabi, quels sont les exercices scolaires que vous préfériez ?

- L’analyse littéraire, les dissertations philosophiques et les recherches du cours de l’art, les exercices qui interpellent le mode de pensée de chaque élève et sa propre perception.

- Ceux que vous détestiez ?

- Les mathématiques, les sciences physiques et chimie... des matières sèches.

- Avez-vous eu des prix de fin d’année quand vous étiez à l’école, au lycée ?

- Je n’étais pas une élève exemplaire. Je n’étais pas la meilleure en classe. J’avais des bonnes notes, mais pas suffisantes pour décrocher des prix.

- Avez-vous participé à des concours d’écriture pour lycéens ?

- L’écriture était alors pour moi une sorte de confidence, d’aveu. Je n’avais pas perçu que mes textes pouvaient faire l’objet d’une candidature à un concours. J’ignore si je manquais de confiance ou si j’avais peur de ne pas être comprise.

- Inaya Al Ajnabi, y avait-il une revue au lycée, à l’université où vous étiez ?

- Malheureusement non ; le système éducatif marocain n’accorde que peu d’intérêt à la création personnelle des élèves ; seule importe l’assimilation du cours.

- Avez-vous été interne, quand vous étiez au lycée ou à un autre moment de votre parcours scolaire ?

- Non ; le lycée où j’étudiais était à quinze minutes de chez moi. Actuellement, je vis à Rabat dans mon propre logement ; je ne suis pas vraiment une bonne colocataire !

- Avez-vous eu une bourse pour vos études ?

- Comme je travaille en parallèle, je suis inscrite au CNSS ( La caisse nationale de sécurité sociale) et il n’est pas possible d’avoir une bourse dans ces conditions.

VIE PROFESSIONNELLE

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre V, Vie professionnelle

- Inaya Al Ajnabi, en dehors de votre activité d’écrivain, est-ce que vous travaillez ou est-ce que vous avez travaillé ?

- J’ai occupé plusieurs emplois en parallèle avec mes études et je travaille toujours actuellement. Vu la situation de ma mère, je ne dois compter que sur moi pour subvenir à mes besoins et payer mes charges mensuelles.

- Quelle est votre profession ?

- Actuellement, je suis chargée de clientèle chez Amazon.

- Avez-vous eu d’autres activités professionnelles ?

- J’ai travaillé en tant qu’enseignante en maternelle, formatrice aux écoles rurales, standardiste téléphonique, télé-technicienne… plusieurs petits emplois dont je changeais en fonction de la ville, du planning de mes études, ou de la rémunération.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous déjà arrêté de travailler pour vous consacrer à votre activité littéraire ?

- Je n’ai jamais eu ce choix ; travailler est primordial pour que je puisse avoir de quoi vivre; je ne peux pas rester un seul mois sans travail même si je l’espère tellement parfois !

- Quelles sont vos autres sources de revenus ?

- Mon travail est mon unique source d’argent, je le répartis entre besoins vitaux et mes petits plaisirs littéraires !

Mon salaire actuel chez Amazon est de 6300 dirhams ce qui équivaut à 630 euros. J'envoie mensuellement 200 euros à ma mère, je paie ma part du loyer, eau, électricité et internet : encore 200 euros et des poussières ; je vis avec ce qui me reste; je ne sais pas faire des économies et je passe une grande partie du mois à grignoter des petits trucs et rester à la maison.

Cela peut arriver que je remette tout mon salaire à ma mère pour la tirer d’un gros ennui. Cela m'embête de dire à Safa, ma partenaire : " écoute, ce mois-ci, j'envoie mon salaire à ma mère ; tu paies toute seule le loyer et toutes les charges." Bien que nous vivions ensemble depuis longtemps et qu'elle soit la plus proche personne pour moi, je n'aime pas ce genre de situations.

Quand je repasse devant mes yeux le scénario de toutes les bêtises de ma mère, je ne peux que pleurer. Une grande partie de ma vie et de mon enfance a été ruinée à cause d'elle. 

- Inaya Al Ajnabi, est-ce que l’emploi que vous occupez vous laisse du temps pour l’écriture ?

- Je dirais que oui ; je travaille actuellement à domicile ; j’ai le temps d’écrire après le travail ou durant mes pauses ou lors de mes jours de repos.

- Est-ce que vous vivez votre emploi comme complémentaire, compatible avec votre activité d’écriture ou comme un temps complètement différent ?

- Les deux activités sont remarquablement différentes mais je trouve toujours un temps pour exercer mon” rituel” d’écriture. Cela me soulage après une longue journée de travail.

- Est-ce que vous aspirez ou avez déjà aspiré à vivre de votre plume ?

- Je ne vous cache pas que j’avais cette idée mais je ne suis pas sûre que c’est faisable, surtout pour une plume inconnue des lectorats.

- Inaya Al Ajnabi, y a-t-il des moments précis où vous écrivez ?

- Je peux écrire au réveil comme le soir, parfois même en marchant ou pendant mes pauses au travail. L’écriture pour moi n’a pas de temps précis, cela dépend de mon flux d’émotions et d’idées.

- Écrivez-vous régulièrement ou pas vraiment ?

- Oui, j’écris beaucoup… mon plus fidèle moyen d’expression ; j’écris moins quand je suis heureuse ! Les gens heureux n’ont pas d’histoire.

- Vous est-il déjà arrivé de rester longtemps sans écrire ? Si oui, pour quelles raisons ?

- Je n’échappe pas au syndrome de la page blanche ; je manque d’idées ou de confiance en mes idées et je vous avoue que c’est pénible à vivre ! J’aimerais écrire et n’en jamais finir !

- Inaya Al Ajnabi, trouvez-vous que vous manquez de temps pour écrire ?

- Parfois oui, entre études et travail, ce n’est pas évident ! Mais je trouve des moments tout de même, je ne néglige pas l’acte d’écrire ! Il est important pour moi.

- Où écrivez-vous ?

- Sur papier, le plus souvent sur ordinateur ou sur les notes de mon téléphone.

- Avez-vous un espace pour écrire ?

- Non, je vis actuellement dans un petit studio avec le moins de meubles possible et, malheureusement, je n’ai pas d’espace aménagé pour écrire, mais cela n’empêche pas de donner toujours naissance à de nouveaux textes ! Il faut avoir un espace dans son esprit pour former les mots à écrire, l’espace physique reste facultatif.

VIE CONJUGALE

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre VI, Vie conjugale

- Dans un entretien au sujet des luttes LGBT au Maroc publié sur le site Médiapart, Abdellah Taïa répondant à Fasséry Kamissoko dit ceci : «   C’est une question politique. C’est très malheureux mais ils ne font rien alors que les journalistes ont changé d’avis sur les homosexuels et traitent, depuis une quinzaine d’années, la question de manière positive. Il y a des associations militantes sur place. Il y a ce mot Mitli qui a été créé pour ne plus décrire les homosexuels sous l’angle de l’expression « contre-nature ». Que signifie ce mot « mitli » ?

- « Mitli » signifie littéralement « Comme moi » ; non restreint à ce sens, il est devenu une désignation officielle pour les homos.  Au Maroc, «  mitli » a un sens péjoratif sauf pour les gens dotés d'un certain niveau d'ouverture et de tolérance ; il est tout de même le mot le plus " clean" par rapport à d'autres appellations.

Pour moi, c'est un effort linguistique remarquable de choisir le mot "mitli" qui vise, effectivement, à soulever les barrières. Malheureusement, on n’est pas assez conscient de cela.

 

En dialecte marocain, on emploie le mot « Zamel » , que l'on n’ose pas prononcer devant tout le monde, car c’est une injure. Il est encore difficile de parler librement d'homosexualité et de la considérer comme une orientation sexuelle "normale". Il faut absolument chuchoter pour en parler.

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre VI, Vie conjugale

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous des enfants ?

- Non, j’ai uniquement l’enfant qui vit en moi.

- Inaya Al Ajnabi, dans quel état êtes-vous quand vous écrivez ?

- Quand j’écris, je suis moi même, sans masque ni voile. Je donne liberté à mes émotions, sans les maquiller, à ma mémoire et surtout à mon imagination. Je frôle l’inexplicable et je parcours un monde autre que ce qu’on appelle “normal”.

Je suis dans une totale déconnexion avec ce qui m’entoure.

Je suis dans un état de rêve, oui, c’est le bon mot ! Un détachement complet du quotidien, de la réalité. Certes, mes idées ne relèvent pas du fantastique mais abordent le réel sous un angle différent ; lorsque j’écris, je suis dans le plus brut de mes états, le plus vrai !

ENGAGEMENT POLITIQUE

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre VII, Engagement politique

- Inaya Al Ajnabi, êtes-vous affiliée à un syndicat, un parti politique ?

- Non, la politique n’a jamais été mon point fort, et je ne m’y intéresse pas.

- Était-ce le cas par le passé ?

- Non plus, je n’en sais que des bribes sur les affaires politiques du royaume et les actualités qu’on diffuse sur les médias et les réseaux sociaux.

- Envisagez-vous de le faire ?

- Franchement non, je ne vote même pas. Je n’aime pas les faux espoirs. Je ne m’intéresse pas à la politique, tant qu’elle ne s’intéresse pas à moi !

- Connaissiez-vous ou connaissez-vous des gens qui appartenaient ou appartiennent à des associations, syndicats, partis politiques ?

- Oui, j’en connaissais et j’en connais toujours. J’ai des ami.e.s militant.e.s dans différents partis politiques.

- Inaya Al Ajnabi, avez-vous un engagement féministe ?

- La cause féministe m’intéresse beaucoup ; je la défends par le biais de mon écriture. Je ne fais partie d’aucune association parce que je vois qu’elles passent inaperçues dans une société purement patriarcale.

- Avez-vous des féministes parmi vos ami.e.s et proches ?

- Oui, j’ai des amies féministes.

Je les ai vues plusieurs fois participer à des manifestations et créer des mouvements contre le viol, le harcèlement, les droits des femmes; j’apprécie leur audace, et surtout leur patience !

- Inaya Al Ajnabi, lisez-vous des écrits féministes ?

- Pas beaucoup ; j’ai lu Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, qui exprime le militantisme de cette grande dame pour l’égalité homme/femme.

J’ai lu également Ferdaous, une voix en enfer de Nawal el Saadawi, un livre secouant, troublant, qui exprime si fort les violences inadmissibles que subissent les femmes dans les sociétés dites “conservatrices”.

- Est-ce que la politique faisait partie des discussions dans votre famille ? Si oui, qui parlait politique ?

- Très rarement, ma famille ne s’intéressait pas à la politique. On parlait art et culture le plus souvent.

J’ai une famille qui n’est pas très nationaliste, concentrée sur sa propre vie, et l’éducation de ses enfants.

- Inaya Al Ajnabi, pensez-vous que l’écrivain a un rôle particulier à jouer dans la société ?

- Évidemment, je pense que l’écrivain est une particule de la mémoire d’une société. L’écriture est certes une catharsis mais elle influence également les masses, apporte de nouvelles idées, favorise le débat et l’esprit critique, crée un lien entre les couches sociales et elle peut être également un moyen d’éducation non formelle. Alors oui, l’écrivain a un grand rôle dans la société.

- Vous nous avez confié qu’enfant, vous lisiez Naguib Mahfouz; comment compreniez-vous ses livres ?

- Naguib Mahfouz, le seul auteur arabophone lauréat du prix Nobel de littérature est un peu le Zola arabe, l’œil méticuleux de sa société ; par son génie de la description et de la narration, il sait nous faire voyager dans les petites ruelles du Caire.

Son écriture était très soutenue pour mon niveau d’écolière, plusieurs mots m'étaient incompréhensibles, mais j'adorais le cours des histoires et je comprenais le tout en saisissant le contexte.

Lire Mahfouz est une façon de flairer mes origines. Égyptienne de nationalité, j'ai découvert mon deuxième pays par les romans de cet écrivain ; à cet effort que mon père n'avait pas fait, la lecture s’est substituée.

- Inaya Al Ajnabi, êtes-vous pratiquante ?

- Je pratique la tolérance et l’amour. Les pratiques religieuses ne me disent rien du tout !

- Avez-vous déjà prié, jeûné ?

-

Quand j’étais adolescente, oui ; je viens d’une famille musulmane qui voulait m’initier à la religion. Il est mal vu de ne pas faire le ramadan ou de dire « non, je ne crois pas à votre religion ! ». Donc, oui, j’ai prié et jeûné à plusieurs reprises. Arrivée à un certain âge, il m’a fallu arrêter de me mentir : je n’étais pas convaincue !

- Êtes-vous croyante ?

- Je suis déiste, mais je ne pratique aucune religion. Le fait de penser qu’il y a un dieu quelque part, qui nous regarde et nous protège ˗ sans que j’en sois certaine, est parfois apaisant !

- Inaya Al Ajnabi, quelle place la religion tient-elle dans votre vie ? Avez-vous connu des doutes religieux, à quel moment, dans quel contexte ?

- Très tôt dans mon adolescence , j’ai remarqué que le texte coranique et les Hadiths rapportent des idées qui ne s’adaptent pas au contexte actuel et que leur application engendre conflits et discriminations. J’ai donc laissé la religion de côté.

Devant la famille ou les gens qui ne me connaissent pas bien, je suis obligée de dire “oui je suis musulmane”, parce qu’ils sont complètement obsédés par l’idée de la récompense après la mort et chaque malheur qui m'arrive est associé à mon éloignement de la religion ; je suis obligée de mentir.

- Quelle place tient-elle chez vos parents ?

- Primordiale, ils prient et font le ramadan et rêvent de faire le pèlerinage… Ils disent que la religion est la solution à tout ! J’en doute...

FEMME A RABAT

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre VIII, Femme à Rabat

- Inaya, prénom féminin qui signifie attention, sollicitude ; Al Ajnabi, l’étrangère, l’étrangeté ?  Qui êtes-vous Inaya Al Ajnabi ?

- Qui suis-je ? Pas du tout facile comme question ! Je dirais fille ; ce n'est pas parce que j'ai un utérus et que je porte des habits féminins, mais au fond je me sens plus femme qu'autre chose.

Je suis bisexuelle, mais plus à l'aise avec une femme, je dirais ça !

- Inaya... comment vivez-vous votre féminité au quotidien, à Rabat ?

- Vous savez, j'ai vécu dans trois villes différentes : Safi, ma ville natale, Marrakech et Rabat.

Rabat fait l'exception. Certes, elle est régie par le même système social comme toutes les autres villes du Maroc ; pourtant son timbre mélancolique la distingue.
À l'opposé de Marrakech, qui est une ville fêtarde, à Rabat, les gens sont tous pressés, personne ne fait attention à l'autre ; et moi, de nature, j'aime "passer inaperçue", j'évite les lieux publics et les endroits bourrés de gens.

Mon quotidien à Rabat se résume entre le temps passé chez moi, mes cours à l'université, quelques petits tours chez les bouquinistes, mes courses, et les petits cafés que je prends souvent seule.

Je vis ma féminité tranquillement, ce qui est en quelque sorte dû à ma façon d’être sélective avec les endroits et les personnes que je fréquente. Mais, en général, Rabat est une ville de rêveurs !

La vie à Rabat est comme un poème de Tzara, on n'est pas censé tout comprendre dès le début, mais on ressent un plaisir à y vivre. Les gens ont tous l'air pressés, pris par une occupation quelconque. J'adore marcher sur le grand boulevard Med V, très tôt le matin ; la vue de ce boulevard immensément vide me soulage tant.

LE CINÉMA LA MUSIQUE LA PHOTOGRAPHIE

Photographie Inaya Al Ajnabi, Chapitre IX, Le cinéma,la musique, la photographie

- Inaya Al Ajnabi, que représente pour vous la photographie ?

- Je ne peux pas me considérer comme photographe, en fait je n'ai pas le talent mais j'aime le faire. On dit que la photographie est l'art de figer les moments en dépit de la frivolité du temps. Je prends des photos uniquement avec mon téléphone dont la qualité n'est pas la meilleure mais je tâche que mes images soient floues, pas très claires, enfin une petite trace de mon absurdité.

Le noir et blanc, cette absence de couleurs me fascine ; une dénudation de l'image, je dirais, un regard brut. Mes méthodes ne s'appuient pas sur des connaissances techniques ; j'aurais aimé mais je n'ai toujours pas prévu une formation. En attendant, et ce qui est enfin plus important, je laisse l'instinct et la perception faire leur boulot, c'est beaucoup plus artistique.

- Inaya, quels films avez-vous appréciés, appréciez-vous ?

- J'ai adoré quelques films marocains ; deux sont restés ancrés dans ma mémoire, « Ali Zawa » de Nabil Ayyouch et « La Symphonie Marocaine » de Kamal Kamal ; j'ai vu la majorité des travaux de ces réalisateurs et j’en suis une grande fan. Je m’intéressais également au cinéma égyptien, français. Actuellement mon rapport au cinéma est plus solide ; je regarde beaucoup de films ; durant mes études j'ai eu l'occasion de suivre des modules spécifiques à ce domaine et la chance de suivre une formation de cinéma documentaire dans le cadre du festival annuel FIDADOC (Festival international de Documentaire d'Agadir) ; une riche expérience...

Photographie Inaya Al Ajnabi

Pour mes lecteurs...

On vit dans un temps où un simple regard ne suffit plus, où la communication devient plus exigeante. Il existe des gens, comme moi, qui ne savent former les mots que sur un pont en papier, et s’accroupissent sur le dos de leurs propres mots pour arriver à l’autre, frôler son existence. Sur ce pont, je marche, accrochée à la moindre lettre pour ne pas tomber dans le gouffre. Non, je ne tomberai pas tant que vous m'attendrez à l’autre bout du pont, le cœur prêt à me recevoir, l’âme ravie de me lire.

Je vous remercie.

- Merci à vous Inaya... et maintenant, votre choix musical

Laura Marling, What he wrote.

Sortez vos larmes, jetez l'épée
Pleurez la défaite, implorez la paix.
Il n'existe de gloire pour ceux qui remémorent,
Le silence des mots et la langue des corps.

Un aveu sur le divan (extrait)

Inaya Al Ajnabi
Éditions de l’Obsidienne

Photographie Inaya Al Ajnabi

LIENS

Photographies : Inaya Al Ajnabi

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CRÉDITS

J'ai construit cet entretien sur la base du questionnaire proposé par Abir Kréfa,
Ingénieure de recherche en sociologie (ENS Lyon) et agrégée de sciences sociales.

La quête de l’autonomie littéraire en contexte autoritaire
Grille d’entretien avec les écrivains et écrivaines


Les activités littéraires

La venue à l’écriture

La publication

Reconnaissance

Sociabilités littéraires

Thèmes des œuvres

Socialisations familiale et scolaire

Vie professionnelle et conjugale

Rapport au religieux, expériences éventuelles de militantisme et de censure.

Abir Kréfa, « Annexe 2 : grille d’entretien avec les écrivains et écrivaines », Sociologie [En ligne], N°4, vol. 4 | 2013, mis en ligne le 28 janvier 2014, consulté le 23 août 2018. URL : http://journals.openedition.org/sociologie/2044

REMERCIEMENTS

Les éditions de l'Obsidienne et moi-même remercions vivement Michel Malfilâtre pour son travail de correcteur méticuleux, respectueux du texte et attentif à nos propres choix car nous adhérons pleinement à cette idée que le langage constitue un levier puissant pour faire progresser les mentalités.

Vous pourrez par ailleurs trouver toutes informations au sujet depuis le site ecriture-inclusive.fr.

L'écriture inclusive désigne l'ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d'assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes.

Sarah Bethsabee Cohen

Animatrice de la communauté Facebook des éditions de l'Obsidienne

PLAN DE L'ENTRETIEN

Collection
Les Entretiens

n°4

Inaya Al Ajnabi
Sarah B. Cohen

Editions de l'Obsidienne
Montpellier
Avril 2019

Editions de l'Obsidienne

ISBN 979-10-91874-09-0