Pierre Merejkowsky

CHRONIQUES PALESTINIENNES

Pierre Merejkowsky, Chroniques Palestiniennes, Editions de l'Obsidienne, 2018

Editions de l'Obsidienne

PRÉSENTATION

Je suis juif. Je suis donc arabe.

Le sémaphore éclaire la voie ferrée.

Il est assis sur le muret de béton séparant les deux voies de la nationale.

Il prend la parole.

L’abbé Pierre n’est pas un homme respectable.

L’abbé Pierre a voulu agir par efficacité.

L’abbé Pierre a exigé le logement, les vacances, le travail.

En ce sens, l’abbé Pierre rejoint le mensonge des militants qui avancent masqués, avec l’idée d’entraîner le peuple opprimé dans un monde radieux en s’appuyant sur la notion de territoire, amoureux et politique.

Il continue.

Curriel, lui aussi, a avancé masqué.

Curriel a milité pour la création d’un parti communiste judéo- palestinien.

Le Parti communiste français l’a marginalisé.

Curriel a été assassiné par sa maîtresse et non par le groupe Honneur de la Police.

(Assassinat que les militants ne voudront jamais admettre, ils préfèrent avancer masqués).

Il continue à prendre la parole. Il n’a jamais utilisé les femmes pour écrire ses scénarios. Il n’avance pas masqué. Et, s’il n’est pas un homme respectable comme l’abbé Pierre, il assume le fait de ne pas être un homme respectable.

SITUATION UNE

Tout d’abord je tiens à préciser que je ne suis pas un malade mental.

Je reconnais cependant que je suis incapable de m’empêcher de commenter par écrit les vœux que le gérant de la copropriété affiche au début de chaque année dans la cage de l’ascenseur.

Cette déplorable manie que je suis encore une fois incapable de refréner risque de se retourner contre moi.

Il est en effet interdit d’écrire sur les parties communes de l’immeuble. Et il est évident que la cage de l’ascenseur appartient aux parties communes.

Je ne peux cependant pas vivre dans la crainte.

Un écrit sur une partie commune ne débouchera pas forcément sur une plainte auprès du Tribunal de Première Instance.

J’ai quarante-sept ans et il est temps que je me débarrasse de mes peurs.

Je me dois d’affronter ma réalité d’adulte responsable.

Je fréquente plusieurs producteurs de films indépendants. Je ne ressens aucun sentiment de culpabilité.

Un producteur de film indépendant, même s’il se présente sous les traits d’une femme, exerce une profession, celle précisément de producteur de films indépendants. Il n’a de ce fait aucune raison d’entretenir avec moi des rapports affectifs.

Il doit trouver une somme minimale de 597 euros tous les mois pour faire face à des frais fixes (téléphone, charges patronales, envois de courriers) et il est donc exclu qu’il se laisse entraîner dans le soutien d’un seul projet qui, s’il échoue, risque de mettre à mal l’ensemble de ses activités professionnelles.

Je suis parfaitement conscient de cette réalité économique.

J’expose, en présence de chaque producteur de films indépendants, le développement des projets en cours avec les autres producteurs de films indépendants que je fréquente.

Je me place ainsi dans la catégorie des réalisateurs dynamiques de films indépendants.

Je laisse habilement entendre que mes contacts pourront déboucher sur de nouvelles rencontres et que par mon intermédiaire il sera possible de conquérir de nouvelles parts de marché.

Je n’ai évidemment pas le temps de rencontrer tous ces producteurs de films indépendants dans la même journée.

Aussi j’ai pris depuis peu une décision extrêmement sage.

J’ai décidé unilatéralement d’établir le calendrier précis de mes rencontres avec ces producteurs de films indépendants.

Je téléphone au premier producteur de films indépendants un vendredi sur deux; je déjeune avec le second un mercredi sur trois; je téléphone au quatrième tous les deuxièmes jeudis du mois; j’évite de laisser un message sur le répondeur du troisième (ce pour des raisons qui me sont personnelles) et je téléphone au cinquième une fois par trimestre.

Mes projets s’imbriquent les uns dans les autres.

J’affirme que je suis en tournage ou en montage.

Je suis vivant. Je ne suis pas mort. Je mange peu, je ne bois pas d’alcool, et en ce qui concerne un éventuel danger lié à une surconsommation de tabac, c’est bien simple, je ne fume pas.

Je suis donc légitimement fondé à affirmer sans aucune prétention de ma part que la rencontre avec un producteur de films indépendants a définitivement cessé de m’effrayer.

Je ne saurais toutefois me contenter de ce premier résultat.

J’approche encore une fois de la cinquantaine et je me dois d’accéder à une certaine sérénité.

Je dois aborder la question de mes rencontres avec les femmes.

Examinons d’abord la situation. Sans complaisance d’aucune sorte et en toute objectivité.

Ma peur de la rencontre avec un producteur de films indépendants professionnel est terrassée. Définitivement. Et j’en aurai fini avec cette question; il est désormais évident que ces différentes rencontres avec des producteurs de films indépendants sont non seulement coordonnées mais maîtrisées.

Je fais encore une fois et manifestement preuve d’une attitude parfaitement professionnelle.

Je ne peux pas, malheureusement, en dire autant de mes autres rencontres.

Je veux parler de mes rencontres avec les femmes ou plutôt avec la femme

(n’ayons pas peur des mots).

Il serait tout d’abord utile de trouver le qualificatif qui permettrait de définir le caractère de ces rencontres.

Il est en effet possible de classer ce genre de rencontre dans une catégorie qui engloberait la notion d’un simple passe- temps, d’un délassement, d’une bonne bouffe,

(ainsi que me le fit remarquer Claire la première et la dernière fois que nous fîmes l’amour),

ou encore d’une amitié, voire d’une amitié amoureuse ou encore d’une simple mesure d’ordre hygiénique.

Mais la catégorie retenue importe peu. Il est parfaitement évident que contrairement à mes rencontres avec les producteurs de films indépendants, la présence d’une femme m’empêche manifestement d’adopter une attitude professionnelle.

(J’emploie ce qualificatif dans un souci de simplification).

Michèle était parfaitement libre de s’envoyer en l’air avec le ponte de la Fédération Anarchiste et il était globalement inutile de hurler sous la fenêtre carrée de la rédaction du Monde Libertaire.

De même et sans exagérer, je crois que ma première rencontre avec la mère de ma septième fille s’est considérablement éloignée d’une attitude professionnelle.

Géraldine avait appuyé sur le bouton de mon interphone à une heure du matin. Mon téléphone fixe était occupé depuis deux heures et trente-sept minutes. Mon téléphone portable était débranché. Je m’élevais contre les prises de position du ponte de la Fédération Anarchiste qui avait refusé de s’investir dans des relations horizontales et non hiérarchisées.

Géraldine avait ôté son manteau, son écharpe et son bonnet.

(Nous étions à la veille d’un hiver qui risquait de devenir particulièrement rigoureux).

Elle avait contourné la pile des romans russes, puis avait heurté un exemplaire de l’Apocalypse de Saint Jean et elle m’avait demandé si elle pouvait m’embrasser.

J’avais répondu qu’elle pouvait m’embrasser.

Elle avait aussitôt allumé le chauffe-eau pour une raison qui m’est toujours restée obscure, puis elle m’avait embrassé.

Mon postérieur avait glissé sur l’armature en bois laqué de mon lit à trois places, elle avait déboutonné les boutons du pantalon vert pomme que j’avais acheté avec Ophélia dans une boutique mexicaine, elle avait glissé sa main droite dans mon slip bleu ciel et avait posé ses lèvres sur mon sexe durci par cet événement imprévu.

Neuf mois plus tard, elle mettait au monde ma septième fille.

Elle emménagea aussitôt dans un logement social de soixante -dix-huit mètres carrés. Et, conformément aux lois sociales en vigueur, elle eut ensuite la possibilité de transformer son emploi d’assistante sociale à plein temps en un emploi d’assistante sociale à trois septièmes de temps.

Nos relations à la suite de cette série d’événements pour le moins heureux perdirent leur caractère spontané.

Elle cessa d’embrasser mon sexe.

Mon statut de réalisateur de films indépendants facilita mes rencontres avec plusieurs femmes.

Ophélia m’écrivit une lettre.

Je lui téléphonai le soir même.

Elle me supplia de la pardonner.

Je lui appris que je venais d’être père pour la huitième fois.

Elle hurla qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler des mes femmes, plus jamais.

(tu entends répéta-t-elle).

Une autre femme se présenta ensuite à mon domicile en prenant comme prétexte l’oubli d’un appareil photo.

Elle déclara qu’elle avait été violée dans son adolescence par un Palestinien.

Je m’abstins de tout commentaire et je me lançai dans une incroyable tirade.

Je déclarai sans aucun préambule d’aucune sorte que les hommes politiques n’avaient pas de programme et qu’ils étaient contraints de provoquer des conflits armés et artificiels entres les Juifs et les Palestiniens et entre les habitants des banlieues afin de justifier leurs programmes sécuritaires et fascisants.

Je perdis ainsi une occasion d’oublier mes frustrations sexuelles et l’intense solitude qui en résultait.

Cette femme, dont je tairai le prénom par soucis de discrétion liée à mon activité professionnelle, mit plusieurs mois à me rappeler.

Elle avait été sans doute consternée par le caractère névrotique de cette harangue.

Je fis ensuite la connaissance de quelques autres femmes.

(je ne me souviens plus exactement du nombre de femmes que j’eus ainsi l’occasion de rencontrer).

Et toutes ces rencontres, comme les précédentes, portèrent la marque d’un incroyable manque de professionnalisme.

(Ainsi pour prendre un exemple, Nadia me proposa d’écrire un article pour une revue sur internet, je laissais entendre que son rédacteur en chef n’apprécierait ni le ton ni la forme de mon article, elle m’assura qu’elle jouissait dans cette revue d’une liberté de ton totale (sic). J’écrivis l’article, je la rappelai après un délai raisonnable et professionnel et elle affirma qu’il n’était pas possible de publier en l'état un tel brûlot, je répondis avec une violence invraisemblable que j’éliminerais sans aucune pitié toutes les personnes, hommes ou femmes qui tenteraient de s’opposer à la réalisation de mes films indépendants).

Mon but ne consiste pas à me montrer sous un jour favorable.

Je suis conscient de mes limites.

Je connais la cause de l’échec de toutes ces rencontres qui auraient dû en toute logique déboucher sur une ou plusieurs caresses intimes.

Il faut être précis dans ses analyses.

Je crois qu’il est nécessaire d’éviter de se laisser déborder par ses sentiments, par ses impressions, par le passé, par un passé

(le passé ne peut être comparé à un présent).

Il suffit en fait de se représenter un long couloir.

Un long couloir bordé de fenêtres closes qui laissent filtrer la douce lumière d’un paysage verdoyant peuplé de vaches, vous savez un de ces paysages qui hante parfois vos nuits et qui ne laisse la place à aucune autre sensation que celle provoquée par un paysage verdoyant.

Mais laissons de côté ces questions de paysages verdoyants et de vaches laitières qui ne présentent aucun intérêt.

Je préfère revenir à la question qui nous obsède tous, c’est-à- dire à celle de nos rencontres. Avec les femmes

(ou avec la femme).

L’évocation d’un long couloir n’est cependant peut-être pas aussi futile qu’il ne le paraît.

Ces femmes sont immobiles.

Elles sont alignées les unes derrière les autres. Leurs bouches vermeilles se tendent vers vos bouches, leurs bras vous étreignent puis, sans avertissement d’aucune sorte, elles se mettent à répéter “je t’aime”.

Le paysage verdoyant s’estompe. Les vaches laitières se fondent dans l’obscurité. Le long couloir débouche sur le bureau du Service Social. Un couple halète, une fillette naît, une femme meurt, un enfant pleure, les femmes sanglotent.

La porte vitrée du bureau du Service Social se referme.

Un enfant rit. Le long couloir débouche à nouveau sur le même paysage verdoyant peuplé par les vaches indifférentes et massives.

Je n’aurais pas dû accepter le rendez-vous que m’a fixé la comédienne.

Elle a commencé par me dire que ce café était sordide et qu’elle ne voulait pas fréquenter des cafés sordides. Nous avons délaissé le café sordide.

J’ai affirmé que la réalisation de mes films indépendants entrait dans un processus de modifications des rapports humains. Et que le café sordide remettait en cause la structure conventionnelle du café.

Je suis un rebelle. Un film est acte de rébellion. L’Art n’est pas Beau. L’émotion ne nous appartient pas, elle est programmée par la presse liée aux groupes mondialistes qui défendent leurs exceptions culturelles.

“Je voudrais te poser une question” a interrompu la comédienne.

“Je t’écoute” ai-je dit.

“Si je te comprends bien, la notion de plaisir ne rentre pas du tout dans ton programme” a-t-elle ajouté après avoir observé un bref mais significatif silence.

Je ne me suis pas arrêté. Je me suis élevé contre la mainmise des professeurs d’Art Plastique sur le cinéma dit expérimental.

Je n’ai pas dit que je m’étais assis à côté de Caroline sur le divan de Caroline; je n’ai pas dit que j’avais parlé avec Caroline des enjeux qui accompagnent la vente de la haute couture ; je n’ai pas dit que j’avais fixé mon regard sur les jambes légèrement écartées de Caroline ; je n’ai pas dit que j’avais eu envie de dégrafer le soutien-gorge de Caroline ; d’ailleurs, dans le même ordre idée, j’ai exceptionnellement observé l’année dernière une attitude professionnelle: j’ai pris la décision unilatérale de renoncer à continuer à attendre Simone, Simone avait plus d’une heure de retard et je suis descendu prendre un café dans le tabac sordide que je fréquente à intervalles réguliers.

Je risquais d’entrer dans un cercle de complication inextricable, la mère de ma septième fille m’aurait peut-être posé des questions sur mon emploi du temps; je suis incapable de mentir, les producteurs savent que je ne cherche jamais à les abuser sur le coût réel de mes films,

(cette absence de mensonge constitue pour eux un attrait supplémentaire),

et je n’avais aucune raison de sacrifier une relation stable pour un plaisir passager.

Cette stabilité m’a permis de ne pas me laisser entraîner dans un rapport de séduction avec la femme du producteur qui me propose de tourner un film dans des conditions professionnelles.

Simone avait mangé le tiers de la baguette que je venais d’acheter, ce qui n’est pas encore trop grave mais il est vraisemblable qu’elle aurait ensuite cherché à jouer dans mes films si j’avais accepté de l’attendre une heure de plus et je sais par expérience qu’il est préférable d’éviter de promettre le même rôle à plusieurs comédiennes.

(À moins d’adopter une attitude cynique, mais le cynisme n’est pas mon école).

Je n’ai pas répondu à la question de la comédienne. J’ai démoli le film du compagnon officiel de cette comédienne et j’ai eu également raison d’affirmer que sa performance dans ce même film n’était pas éloignée de mon esprit de rébellion. Je n’ai pas de regret. Ce film n’a été sélectionné dans aucun festival.

Cette comédienne exerce une activité dans le même secteur que ma profession et il est souhaitable d’entretenir des relations avec des collègues de travail. Je ne dois pas m’isoler. Les producteurs et la chaîne de télévision nationale cesseront peut-être de produire dans un proche avenir des films dits sociaux.

Dans le même ordre d’idée, je ne regrette pas de ne pas avoir raccompagné Bénédicte chez elle. Je suis incapable d’assurer la gestion du festival que Bénédicte dirige; enfin en ce qui concerne Aïcha, je ne dois pas essayer de lui téléphoner, elle est repartie comme c’était prévisible en Algérie et il vaut mieux que j’envoie mon film au festival des films de racaille; je connais un des organisateurs, nous avons bu un verre il y a huit ans dans un café, notre relation porte la marque de la clarté et téléphoner, dans ces conditions, une nouvelle fois à Ophélia aurait été également une perte de temps; Ophélia est certainement retournée avec l’amant mexicain qui m’avait précédé et il n’y aucune chance pour qu’elle accepte de revenir avec moi à Paris.

Je ne veux plus mélanger ma vie professionnelle à ma vie affective.

Je ne répondrai plus dans la minute aux messages féminins ou masculins qui sont laissés sur mon répondeur.

J’observerai à chaque fois un délai d’une dizaine d’heures.

Ce non-engagement programmé constituera une nouvelle offre attractive supplémentaire. Ils pourront me fréquenter en toute quiétude. Ils auront la certitude que je ne cherche pas à développer une relation fusionnelle qui pourra nuire à un équilibre professionnel ou affectif.

Je dois faire preuve de lucidité.

Mes multiples relations professionnelles ont été couronnées de succès. Il est temps que je prenne désormais le temps de construire ma vie sur des bases saines.

La mise en concurrence de plusieurs femmes et de plusieurs comédiennes s’est soldée par des échecs successifs.

L’instauration dans ces conditions d’un calendrier qui régirait le cadre de mes rencontres affectives n’assurerait en aucune façon le développement harmonieux de l’ensemble de ces caresses intimes.

Je ne dois plus séparer l’affectif du politique ainsi que je l’ai récemment écrit dans la brillante note d’intention que m’a demandé d’écrire la nièce du producteur qui m’invite à rompre avec le circuit propre aux producteurs de films indépendants.

Ma décision sera irrévocable. Il est totalement exclu que je m’enferme dans le cycle que constitue le déclenchement non maîtrisé d’une tentative de dépression nerveuse. Je continuerai à fréquenter des cafés sordides.

SITUATION DEUX
La buvette

L’horloge.

Une affiche de la CGT appelle la jeunesse à se syndiquer.

Le panneau «Brigades Internationales» dans la cour.

Un transat jaune déplié sous l’arbre.

LUI.

Ici c’est la Maison des Métallos, de la lutte syndicale, qui a été rachetée par la Mairie Socialique. Je n’ai pas pu noter le numéro du bus qui enjambe les voies ferrées au-dessus des immeubles qui surplombent les collines. Le bureau de tabac ne vend pas de stylo, l’Épicerie Istanbul ne vend pas de stylo, le marchand de cercueils Euro–Méditerranée ne vend pas de stylo, le garage Shell ne vend pas de stylo.

La vérité seule est révolutionnaire.

La classe ouvrière travaille.

La classe ouvrière n’écrit pas.

Telle est mon erreur.

Il est temps de prendre conscience de la réalité.

Par terre, sur le sol bétonné, un formulaire d’inscription.

SITUATION TROIS
Le Pont au-dessus de la voie ferrée

Je suis juif. Je suis donc arabe.

Le sémaphore éclaire la voie ferrée. Il est assis sur le muret de béton séparant les deux voies de la nationale.

Il prend la parole.

L’abbé Pierre n’est pas un homme respectable.

L’abbé Pierre a voulu agir par efficacité.

L’abbé Pierre a exigé le logement, les vacances, le travail.

En ce sens, l’abbé Pierre rejoint le mensonge des militants qui avancent masqués, avec l’idée d’entraîner le peuple opprimé dans un monde radieux en s’appuyant sur la notion de territoire, amoureux et politique.

Il continue.

Curriel, lui aussi, a avancé masqué.

Curriel a milité pour la création d’un parti communiste judéo- palestinien.

Le Parti communiste français l’a marginalisé.

Curriel a été assassiné par sa maîtresse et non par le groupe Honneur de la Police

(Assassinat que les militants ne voudront jamais admettre, ils préfèrent avancer masqués).

Il continue à prendre la parole.

Il n’a jamais utilisé les femmes pour écrire ses scénarios. Il n’avance pas masqué. Et, s’il n’est pas un homme respectable comme l’abbé Pierre, il assume le fait de ne pas être un homme respectable.

SITUATION QUATRE
Le bénitier devant la maison

Au pied du mur, un creux en forme de bénitier dans le ciment.

Il donne un coup de pied contre le bénitier.

LUI.

Ici c’est Bucarest.

Ici c’est Bucarest... Ici c’est Bucarest... Ici c’est Bucarest... Ici c’est Bucarest...

Ici c’est Bucarest. La maison du père de Vera, la femme du producteur. Le père de Vera a été ingénieur sous les Ceausescu.

Il a été obligé de mentir pour donner du lait à sa fille Vera, il faisait la queue à trois heures du matin tous les jours et, il s’est passé quelque chose, quelque chose de grave, quelque chose qu’il a dû cacher, il a menti...

Les paysans à cette époque étaient traités comme des bêtes, pires que des bêtes puisque pour les Vieux Croyants le cheval était plus sacré que l’homme.

Alors la Garde de Fer a cru en l’alliance avec le Parti communiste. La Garde de Fer et le Parti communiste bolchevique s’étaient dit que leur alliance permettrait de mettre à la porte les Juifs assassins du Christ et la lèpre tzigane et qu’ils pourraient permettre à la chrétienté orthodoxe de libérer la Roumanie des étrangers et de redonner ainsi une fonction sacrée et communiste aux paysans; et le fils du père de la Garde de Fer ne comprenait pas pourquoi Ceausescu les avait emprisonnés, lui et sa famille, en 45 alors que dans les années trente c’était l’alliance de la Garde de Fer et des bolcheviks qui avaient permis la renaissance de la Roumanie, alors je ne sais pas...

Je ne sais pas... Le fils du père de la Garde de Fer me donne un livre en russe affirmant que les Juifs ont recréé des camps d’extermination en Israël, il verse du thé avec bienveillance dans un verre, et il demande à Vera pourquoi son ami français est devenu triste.

Alors je lui dis en français:

«Ta mère a couché avec un allemand et c’est pour cela que tu dis que les fascistes et les communistes avaient le même projet»

Vera traduit.

«Comment sait-il cela?». «Comment sait-il cela» hurle le fils du père de la Garde de Fer.

Je ne sais pas... je ne sais pas...

Le père de Vera a été contraint de mentir pour donner du lait à sa fille lorsqu’elle était, enfin, lui, le père de Vera, c’est compliqué, c’est plus compliqué, il n’était pas nationaliste, il ne voulait pas avancer masqué, mais... Il s’est renié devant les Membres de la Commission d’Attribution des Logements... Vera est partie aux États-Unis... et peut-être... Je me trompe... j’ai tout inventé...

Je ne sais pas...

Les internationalistes ont manipulé les nationalistes et ils sont devenus à leur tour nationalistes et ils disent encore de nos jours que l’URSS n’a jamais eu de base en Roumanie; et maintenant, miné par le remords, par les mensonges, par la solitude, le père de Vera s’est muré à jamais dans le silence de la maladie d'Alzheimer.

SITUATION CINQ
Le lampadaire devant la maison

LUI.

Il fait l’aller et retour entre l’arrêt du bus (attente du bus) et le lampadaire.

Arrêt du bus...lumière... Arrêt du bus...lumière...

Arrêt du bus...lumière...

Puis sous le lampadaire.

Shimon a participé au mouvement du 22 mars avec Krivine et Cohn Bendit... ensuite je ne sais pas ce qu’il a fait... Il a un logement social au-dessus du local de la CFDT... Je me fous de son logement social au-dessus du local de la CFDT... Là n’est pas la question... Il m’a dit: «La grave erreur que nous avons eu tous a été de croire que l’Homme, le Peuple est sacré puisque le peuple est dépositaire du savoir universel, c'est-à-dire celui qui relie le cœur de l’homme à la nature, à Dieu, nous sommes tous Dieu, n’est-ce pas, et en fait, nous nous sommes trompés: l’homme est mauvais. Nous avons menti.»; «Les trois mensonges de ma vie» a ajouté Shimon.

Pour cette raison, Shimon, puisque tu as renoncé à croire, je décide de t’exclure de la communauté juive... Et j’exclus également le président/gérant de la société d’auteurs qui, en niant son passé trotskiste, a renoncé à croire en tentant d’acheter nos consciences en nous révélant que sa nièce exerçait la fonction de gérante d’un débit de boissons qui a fixé à un euro cinquante le prix du café en terrasse.

SITUATION SIX
Le transat

Elle est assise sur le transat.

Il est assis sur une chaise, en face d’elle.

Une casserole remplie de nouilles est posée sur une table.

Dans le jardin aux herbes folles.

ELLE.

Je ne sors jamais de chez moi... Je suis très bien chez moi... Pourquoi est-ce que je sortirais de chez moi... Hier soir je suis quand même sortie... Il faisait beau... la place de la Mairie était remplie; en principe je n’aime pas beaucoup qu’il y ait du monde, j’ai passé mon enfance à la campagne, avec les chevaux de ma mère et ma mère n’aimait pas le monde, elle était excentrique, mais elle n’aimait pas le monde... et sur la place de la Mairie, il y avait une femme qui jouait du violon, je ne suis pas une spécialiste, je n’aime pas la musique, comme maman je préfère la peinture...

Tu n’aimes pas la peinture, Bastien. Tu n’es pas comme mon frère. Je ne suis pas une femme négative, je suis parfaitement capable de m’enthousiasmer...

C’était extraordinaire, cette femme jouait du violon et tout le monde était subjugué, moi c’est sûr je ne serais pas capable de jouer du violon en public, je préfère mille fois mieux la compagnie de mes chats, mes chats sont beaux, au moins eux ils ne mentent pas; et puis pour les chats j’habite chez eux et tu vois au moins comme ça c’est clair, j’habite dans la maison de poupée des chats.

Je n’ai jamais dit que Bastien n’avait pas des qualités. Bastien a des qualités... Mais en fait tu ne m’aimes pas. Pourquoi est-ce que tu ne m’aimes pas? Tu viens dans la maison des chats pour boire des bières ou pour passer la nuit quand il fait trop froid dehors; avant j’avais plus d’énergie, je n’étais jamais seule, ils venaient tous passer la nuit chez moi.

Tu dis que tu vas dormir dehors et alors je m’en fiche, est-ce que toi tu te préoccupes de savoir si je dors seule... je bois seule, et je dors seule... Je me suis fiancée devant Dieu... Il n’y a que Dieu et moi qui savons que je me suis fiancée le jour de mes dix-huit ans.

Pour vous, je suis une déclassée, je suis une femme qu’on ne baise pas et qu’on utilise lorsqu’il fait froid dehors et qu’on a envie de se taper une bière bien au chaud...

Et toi bien sûr, Bastien, tu es au-dessus d’une déclassée puisque tu crois à la Règle Naturelle... Tu penses aussi que je suis une femme prétentieuse et tu n’es même pas capable de faire réchauffer un plat de pâtes; mon frère veut le fric de ma mère et moi je suis une déclassée... Ils veulent tous se marier avec moi, même le handicapé cérébral qui ne me regardait pas quand j’avais vingt ans et que, maintenant que je vais le voir une fois par semaine, il se met à me dire qu’il veut me faire un enfant sur son lit d’hôpital...

La vie n’a aucun sens, je ne vois que des paumés, Lui au moins, il voulait me loger dans son appartement de deux cents mètres carrés sur l’Île, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de l’Île et de ses deux cent mètres carrés... je vais me jeter par la fenêtre... oui c’est une idée, la déclassée va se jeter par la fenêtre; si je n’avais pas mes chats, j’aurais... Je suis payée pour m’occuper d’une ancienne réalisatrice de l’ORTF qui, à force de tourner des documentaires larmoyants sur sa mère, est devenue à son tour une zombie entourée par des fantômes qui veulent la baiser dans son lit en pleine nuit...

Votre vie est absurde... rien n’a de sens... Tu n’as pas connu tes parents et c’est parce que tu es orphelin que ta vie manque de sens, c’est pour cela que tu viens chez moi boire des bières...

Lorsqu’on perd ses parents, c’est terrible, la vie cesse d’avoir son sens... Personne ne peut surmonter la douleur d’avoir perdu ses parents.

LUI.

Bastien, nous avons mal agi toi et moi. Toi et moi nous nous sommes demandés pourquoi les communistes ont cessé d’être communistes lorsque le mur de Berlin est tombé.

Si les communistes ont cessé de croire, c’est qu’en fait ils ne croyaient pas, puisque leur foi dépendait de la réalité des faits matérialisés, or si on a la foi on ne peut pas renier sa foi, car la foi est justement indépendante de la réalité. La foi est indépendante de la réalité d’un mur de Berlin et d’une déclaration d’impôt.

ELLE.

Le mal fait, le mal est fait. Je ne sais pas qui est mon père. Ma mère ne m’a pas dit qui est mon père.

LUI.

Toi et moi, Bastien, nous avons affirmé notre amour pour l’humanité et nous avons négligé de remplir l’assiette de Géraldine avec les pâtes qu’elle avait elle-même assaisonnées. Je ne veux pas être responsable de votre rupture. Je détache mon vélo du poteau.

SITUATION SEPT
La cuisine

Elle remue les nouilles dans la casserole en sifflotant une chansonnette.

LUI.

Lolotchka, Lolotchka, elle s’appelle Lolotchka... C’est certainement une forme de goujaterie de parler des autres femmes en ta présence.

Lolotchka, je ne l’ai vue qu’une seule fois dans ma vie. Elle était chaussée de bottes montantes. Géraldine... elle... par contre je la vois une fois par semaine... elle est amoureuse de Brice, ou Boris, je ne sais plus comment il s’appelle.

Géraldine est née juste après le mouvement de Mai 68. Mouvement qu’elle n’a donc pas connu. Elle est peut-être la fille d’un peintre célèbre et célébré. Géraldine vit seule dans le logement que lui a donné sa tante par alliance. Elle a été internée deux fois dans une structure psychiatrique. Elle est sous traitement et s’enivre régulièrement...

Je te demande pardon, Géraldine... Je n’aurais pas dû t’empêcher de manger tes pâtes...tu avais le droit de manger des pâtes.

Il compte les pâtes, d’abord en français, puis en russe.

Adin, dva, tri, tchetir, piat, chect...

SITUATION HUIT
Le couloir

Il déambule sous un néon.

Le néon éclaire un fatras d’objets empilés.

Elle s’assoit là... une chaise.

Il s’assoit dans l’autre fauteuil en face d’elle.

Elle clame son enthousiasme pour une violoniste qu’elle a vu jouer dans la rue ce matin en faisant son marché, elle achète pour dix euros de fromage et dix euros de légume, et elle n’aurait, elle, jamais le courage de jouer du violon dans la rue, pourtant quand elle était enfant elle jouait du piano, parfois pendant quatre heures de suite, mais elle a eu une mère qui était incapable de se consacrer à une seule activité, et depuis elle a des difficultés de concentration.

Il, pas lui mais l’autre, dit que demain il bosse et qu’il doit se coucher tôt.

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

ELLE.

Il, Lui, l’autre, pas Lui, il a des qualités, il n’a pas que des défauts; non, il n’a pas que des défauts, sincèrement il a des qualités, des qualités, d’ailleurs tout le monde a des qualités, toi aussi tu as des qualités, chacun a des qualités, il faut juste prendre le temps de percevoir nos qualités, il faut juste comprendre que nous avons en nous des qualités qui ne demandent qu’à s’exprimer; moi aussi j’ai eu des qualités, j’ai encore des qualités... il suffit... enfin je ne sais pas si suffire suffit... Suffire? Suffire?

LUI (L’AUTRE).

Il y a encore des bières dans le frigo?

ELLE.

Oui.

LUI (L’AUTRE).

J’avais ramené des bières hier soir.

ELLE.

Non.

LUI.

Je ne bois jamais d’alcool.

LUI (L’AUTRE).

Jamais?

LUI.

Non, jamais.

ELLE.

Nous avons tous des qualités.

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

ELLE.

Tu as des qualités et c’est pour cette raison que tu devrais...

LUI (L’AUTRE).

Que je devrais?

ELLE.

Rien

LUI (L’AUTRE).

Que je devrais?

Lui se lève

Elle s’assoit

LUI.

Je ne te dois rien. Rien, rien.

ELLE.

C’est moi qui paye tous les mois ton abonnement téléphonique.

LUI.

Mais j’en ai rien à foutre de «ton abonnement téléphonique», quand on veut se parler on se parle et on n’a pas besoin de vos abonnements téléphoniques, les abonnements téléphoniques n’ont rien à voir avec la conversation.

ELLE.

Je ne t’ai jamais demandé de me téléphoner.

LUI (L’AUTRE).

C’est faux, archi-faux.

LUI (L’AUTRE).

Une interrogation n’est pas la question.

LUI.

Peut-être qu’on aurait dû s’occuper des pâtes.

LUI (L’AUTRE).

Qui es-tu pour poser des questions?

ELLE.

Je suis la fille de N.

LUI.

Je n’ai rien dit et je ne dirai rien... rien du tout... rien de rien...

LUI (L’AUTRE).

Et alors?

ELLE.

Rien.

LUI (L’AUTRE).

Je n’ai pas envie de me prendre la tête.

LUI (L’AUTRE).

Je n’ai pas envie de me prendre la tête.

LUI (L’AUTRE).

Ça y est, c’est reparti, je sens qu’elle va me prendre la tête.

Elle va me prendre la tête.

LUI.

Peut-être qu’on aurait dû s’occuper des nouilles.

LUI (L’AUTRE).

Elle va me prendre la tête.

LUI.

Je crois qu’on aurait dû s’occuper des nouilles. Toi et moi ne pouvons pas prôner le bonheur pour tous et refuser de tenir compte du désir des autres... C’est sûr, elle avait envie de manger des nouilles, et nous n’avons même pas été capables toi et moi de surveiller l’eau de cuisson des nouilles... c’est vrai, je reconnais, que tout est question d’énergie, d’espoir; les communistes ont perdu le mur de Berlin, mais nous, encore une fois, nous sommes incapables de prendre en compte le désir des autres.

LUI (L’AUTRE).

C’est qui les autres?

LUI.

Les autres, c’est simplement celle qui nous entoure, qui nous aime.

LUI (L’AUTRE).

Qui nous aime?

LUI (L’AUTRE).

T’aurais pas une bière?

ELLE.

Tu les as toutes bues

LUI (L’AUTRE).

Je les ai toutes bues?

ELLE.

Oui.

LUI.

Nous ne nous aimons pas, nous ne nous aimons pas, nous ne nous aimons pas.

LUI (L’AUTRE).

Qui ça?

LUI.

Elle souffre, elle est malheureuse, et nous, nous parlons de la révolution sans comprendre qu’elle voulait juste qu’on serve les nouilles dans le plat de nouilles.

ELLE.

J’en ai marre. Tirez-vous.

ELLE.

Tire-toi... fous le camp, tu viens ici pourquoi? boire des bières? pour que je te paye ton abonnement 18 G internet?

LUI (L’AUTRE).

Ça y est, elle va encore me prendre la tête.

LUI.

Tu veux que je m’en aille?

LUI.

Tout de suite?

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

LUI.

Tout à l’heure?

LUI (L’AUTRE).

Elle ne parle pas de toi, elle parle de moi.

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

LUI.

C’est peut-être pas si grave, elle est peut-être heureuse.

LUI (L’AUTRE).

Elle n’est pas malheureuse.

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

ELLE.

Tirez-vous, tirez-vous!

LUI.

On va verser les nouilles dans nos assiettes et comme ça tout ira bien, d’accord, tu es d’accord?

LUI (L’AUTRE).

Elle n’est pas malheureuse.

LUI.

L’idée est plus forte que nos désespoirs, le mur de Berlin s’est écroulé, mais l’idée communiste ne s’intègre pas dans un territoire.

LUI (L’AUTRE).

Tu n’es qu’une prétentieuse.

LUI (L’AUTRE).

Tu penses que ton malheur est au-dessus des autres, donc tu te mets au-dessus de Dieu.

LUI.

Nous avons mal agi, je crois que nous avons mal agi; toi et moi, si nous ne sommes pas du même bord politique, puisque tu crois à un ordre naturel préexistant à la société du spectacle, nous aimons l’humanité mais nous détestons les gens... c’est terrible, nous détestons les gens.

LUI (L’AUTRE).

Elle n’est pas malheureuse. Elle vient juste de recevoir son avis d’imposition pour l’année civile en cours.

ELLE.

Tire-toi, tire-toi! Tire-toi, tire-toi, mais qu’est-ce que tu attends pour te tirer?

LUI.

Tu ne dois donc aucun impôt à l’administration fiscale puisque tu n’as pas le droit de travailler, étant reconnue adulte handicapée, inapte au travail, par le psy de la Sécurité Sociale, tous les six mois.

ELLE.

Tire-toi, tire-toi!

LUI (L’AUTRE).

Je m’en vais.

ELLE.

Tire-toi, toi, tire-toi, tout de suite, t’entends, tire-toi, tire-toi, tire- toi, tout de suite.

LUI (L’AUTRE).

Je m’en vais tout de suite.

ELLE.

Tu ne m’aimes pas.

LUI (L’AUTRE).

Je m’en vais tout de suite.

ELLE.

Tu vas dormir dehors, je m’en fous.

Je m’en fous que tu dormes dehors...Tu trouves ça normal qu’un homme et qu’une femme dorment dans le même lit et qu’ils ne se touchent plus depuis deux ans trois mois et deux jours?

LUI.

Non. Non ce n’est pas normal.

LUI (L’AUTRE).

Je m’en vais.

Je m’en vais tout de suite.

ELLE.

Tu vas dormir dehors?

LUI.

Demain je bosse, tu comprends, je bosse.

ELLE.

Dans ce cas, rends-moi les trente-quatre euros que j’ai payés pour ton abonnement internet Félix Potin.

LUI.

Félix Potin a déposé le bilan.

ELLE.

Tu vas dormir dehors?

LUI (L’AUTRE).

Je bosse demain. Demain, je bosse.

LUI.

C’est vrai ce n’est pas marrant de devoir répondre aux impôts alors qu’on ne doit rien payer aux impôts.

LUI (L’AUTRE).

Nous sommes enfermés dans notre corps, c’est cela que Christ a voulu dire sur la croix.

LUI (L’AUTRE).

Je n’ai jamais pu mettre une kipa sur ma tête, ça m’angoisse.

ELLE.

Il va dormir dehors.

LUI.

Un jour j’ai dû mettre une kipa sur la tête pour faire plaisir à un ami – enfin, je ne sais pas si c’était un ami – qui enterrait son père.

LUI (L’AUTRE).

T’as pas une bière?

LUI.

Peut-être que nous devrions tous dormir dehors, nous pourrions ainsi créer d’autres liens.

Aux États-Unis, à Nevyork, y a des gens qui vivent dans des caves, ils ne sortent que la nuit, et c’est pas comme ici, il n’y a pas de service sociaux, et personne ne sait combien de personnes vivent dans les caves, peut-être qu’ils mangent des nouilles; je dis ça pour rire, parce que j’ai pas envie d’être responsable de votre séparation, je vous aime bien tous les deux, simplement je ne veux pas que tu viennes dormir chez moi, en fait dans l’appartement que m’a laissé mon arrière- grand-mère parce que je ne veux pas te faire un enfant; et ma mère m’a dit qu’en plus, si j’étais propriétaire en titre de mon appartement, la femme qui vivrait avec moi gagnerait un gosse et un appartement et mon père n’a aucune envie que je revienne habiter chez sa femme, qui est aussi ma mère, c’est marrant, non?

LUI (L’AUTRE).

Oui, c’est marrant.

ELLE.

Merci, c’est très gentil. J’ai une maison, je n’ai pas besoin de dormir chez toi.

LUI (L’AUTRE).

Je descends acheter des bières.

ELLE.

Tu reviendras?

Dis, tu reviendras?

LUI.

Tu vas revenir?

ELLE.

Tu vas revenir?

Revenir? Revenir? Quand? Quand, quand?

Quand est-ce qu’il va revenir?

Elle reprend:

«Il ne m’aime pas, il ne m’aime pas. Il profite de mon logement, des ronds que je lui donne».

Allusion à un viol qu’elle a subi à vingt-deux ans ou bien à dix- neuf ans.

Elle répète: «il ne m’aime pas. Il profite de moi».

Tout est absurde.

Elle n’est pas intégrée socialement.

Elle ne voit que des marginaux.

Elle cite le prénom de l’homme qui voulait la loger dans un deux cents mètres carré.

Puis le nom de l’homme handicapé qui veut lui faire un enfant

Elle veut se jeter par la fenêtre

Elle est vieille.

Elle répète que tout est absurde

Aimer lui l’autre depuis dix-neuf ans sans retour est absurde

Elle ne sait pas ce qu’est ce manque, mais elle a un manque

La vie est absurde

N’a pas de sens

Lui l’autre est orphelin.

C’est pour cela que la vie n’a pas de sens.

Lorsqu’on perd ses parents, la vie cesse d’avoir un sens.

Personne ne peut surmonter la douleur d’avoir perdu ses parents.

Elle répète trois fois: «c’est terrible».

Slogans scandés dans la rue voisine, sous le bénitier et le lampadaire.

La France aux Français!

Viêt-cong Assassin!

Retour de Lui (l’autre)

LUI (L’AUTRE).

Je m’en vais

À bientôt.

LUI.

Je détache mon vélo du poteau.

SITUATION NEUF
Le lit

Une chambre au plafond bas.

Un miroir.

Elle est couchée sur le dos dans le lit.

Elle porte des bottes.

Elle a un petit ricanement ironique.

ELLE.

Tu ne veux pas manger avec Géraldine et Brice? Tu ferais mieux de manger avec Géraldine et Brice, ils mangent en bas dans la cuisine des pâtes, des nouilles, des nouilles au gruyère, c’est délicieux les nouilles au gruyère... Moi je n’aime pas les nouilles, ni au jambon, ni au gruyère... Tu vois, je suis une femme simple... Je suis une femme qui vend des chaussettes... Tu ne sais pas ce que c'est que de vendre des chaussettes... Il y a des gosses de riches qui n’ont pas fait d’études parce qu’ils avaient le luxe de jouer à aimer les prolétaires. Moi, je ne joue pas... Je n’ai pas connu ton époque... Je suis née dans les années quatre-vingt et dans les années quatre-vingt tes copains avaient tous cessé de jouer aux révolutionnaires et ils sont devenus animateurs non conformistes, ne pratiquant pas la langue de bois, le politiquement correct, dans des chaînes de télé subventionnées par le contribuable. Qu’est-ce que tu as à foutre du contribuable, puisque toi tu n’es pas obligé de vendre des chaussettes l’hiver? Tu vois, j’ai reçu un lot de chaussettes que j’ai payé trente euros et si je le vends, tout le lot de chaussettes, je gagnerai cinquante centimes d’euro par chaussette, ça me fera en tout quatre euros cinquante et, comme me dit l’assistante sociale, je ferais mieux de supprimer les cigarettes: «D’abord les cigarettes c’est mauvais pour votre santé et ensuite vous auriez plus d’argent à la fin du mois». Ici c’est la misère et on est tous solidaires mais c’est la misère. Tu comprends, c’est la misère. Qu’est-ce que tu fais? Qu’est-ce que tu fais?

Lui, pas l’autre, s’approche du lit.

ELLE.

Tu vas en Roumanie, tu prends la parole sur la terrasse du Palais du Peuple, tu t’imagines critiquer les Ceausescu, et en fait tu es un singe en cage...

Pourquoi t’as pas filmé la misère des jeunes Roumaines qui deviennent les putains des vendeurs de téléphones Orange, pourquoi t’as pas filmé les salauds, ceux qui nous veulent... ceux... qui... Non?

T’as préféré filmer ton absence d’histoire de cul avec Vera, qu’est-ce qu’on a à foutre d’un mari bourré et d’une femme hystérique...

Tu vois, Nathalie elle m’a donné son tee shirt, et Nathalie, pour moi, c’est sacré, j’ai pensé à elle tous les jours pendant ces vingt ans d’enfermement... et le juge aux affaires terroristes, je l’emmerde, il a eu beau me cuisiner, je ne lui ai rien dit, l’enculé. Je ne lui ai rien dit...

Nathalie, je l’ai aimée, et je l’aimerai jusqu’à la fin, même si maintenant, quand je la croise dans la rue, elle fait semblant de ne pas me reconnaître, moi la petite, la gamine, qui était trop jeune, qui n’a pas connu les arrestations et l’assassinat du général, et du fabricant de bagnoles...

On en a tué sept, mais les autres, crois-moi, ils ne perdent rien pour attendre... ça va péter... j’ai des contacts à Bruxelles, une nouvelle génération est en train de monter... ils n’attendent qu’un signal, et le signal, je le donne pas justement parce qu’on a besoin de fric pour faire ce qu’on a à faire.

C’est ça que Blanche n’a pas compris... elle voulait faire un film sur Nathalie, mais qu’est-ce qu’une petite bourgeoise comme Blanche peut comprendre à la lutte armée... Tu n’as jamais aimé Blanche, tu as toujours détesté les tableaux de Blanche...

Vous n’avez pas compris qui était Blanche et la famille de Blanche, elle ne perd rien pour attendre, les comptes devront être réglés, les comptes entre nous, et ce jour-là, sincèrement, ça fera très mal.

Il y a des salauds partout, là bas, ici, et ici aussi. Notre gentil maire est un salaud, il refourgue de la drogue pour se garantir sa petite réélection... Les réélections... Les érections, y a que ça qui vous intéresse et Blanche, elle, ça ne l’intéressait pas, alors, bien sûr, ça vous fait bander, vous rêvez tous de vous taper des lesbiennes car dans vos petits fantasmes... c’est bien connu...

Qu’est-ce que tu veux, toi aussi? Tu veux que je te parle de Nathalie, des terroristes des années soixante-dix, c’est ça... eh bien, désolée, je n’ai pas envie de vous parler de Nathalie...

Qu’est-ce, qu’est-ce que tu veux savoir? Qu’est-ce que vous voulez savoir sur Nathalie? Nathalie n’a pas pu baiser, elle a été enfermée pendant trente ans et a eu une conditionnelle parce qu’elle a une tumeur au cerveau...

Elles se sont vues une seule fois, Nathalie et Blanche, une seule fois, je l’avais dit à Blanche: «Je t’aime mais rien ni personne ne me fera oublier Nathalie, même si pour elle je suis moins que les animaux qu’elle élève dans sa bergerie, loin des bites, loin des bites des hommes...».

Mais je m’en fous.... je ne vous dois rien... je ne vous dois rien... Il y a des gosses de riches, qui sont riches et qui resteront riches quoi qu’ils fassent, et les autres...

J’avais tout prévu avec Blanche: c’était convenu, on vendait la maison, on s’achetait une petite camionnette et on faisait les marchés et, elle, elle arrêtait ses conneries avec ses films, ses tableaux et toutes ses copines qui l’ont laissé tomber le jour où elle s’est séparée de la directrice du festival international lesbien...

Sa famille a mis ses tableaux à la poubelle, et ça je ne leur pardonnerai jamais, et sa copine de Paris, à Blanche, je ne la raterai pas; et tous ceux qui maintenant considèrent que Blanche était une grande artiste depuis qu’elle est morte, eux aussi, je leur crache à la gueule...

Tu ferais mieux de descendre et d’aller bouffer les nouilles.

Ils ne me foutront pas à la porte, ni le maire, ni la famille de Blanche, ni Frédéric qui a essayé de violer Blanche devant moi.

Toi et ta clique, vous vous êtes déchaînés sur elle... Silence.

Je me suis absentée une nuit, une seule nuit. Blanche, elle ne supportait pas que je me mette à picoler.

Je suis allée chez Frédéric, Blanche voulait toujours coucher avec une autre en même temps qu’avec moi; elle disait que le désir ne peut exister à deux, en reflet de l’œil dans l’œil, mais bien en résonance avec un troisième; et Frédéric est même pas venu à l’enterrement de Blanche, y a que ce salopard de maire qu’est venu tout miel, tout beau comme s’il ne savait pas que Frédéric avait par deux fois essayé de violer Blanche; mais comme Frédéric sort de prison, bien sûr pour les bien-pensants de ton genre, son viol est une circonstance atténuante; et Nathalie, elle est restée vingt ans en prison juste parce qu’elle n’avait pas voulu signer une déclaration publique qui reconnaissait qu’elle avait eu tort d’avoir tué ce salopard de général, alors que ce salopard de général a été tué par hasard dans la queue des clients qui venaient retirer leur fric pour leurs courses de la semaine.

J’ai tout fait pour protéger Blanche, je l’ai deux fois de suite retirée des griffes des psys.

Vous, vous serez toujours du côté des riches parce que les nouilles vous en bouffez pas à chaque repas...

Tu es comme le père de mon fils. Le père de mon fils a fait des pressions sur le juge antiterroriste pour qu’ils me retirent la garde de mon fils, et lui aussi, comme toi, il bouffe des nouilles à tous les râteliers...

Tu ne sais rien de moi... et alors, quand je suis revenue au matin, Blanche avait laissé un mot, juste un petit mot, au pied de la corde qu’elle avait passée autour de son cou. C’est vrai.

Blanche, je l'ai laissée seule une nuit parce que j’avais bu et que je ne voulais plus qu’elle me frappe... et Blanche avait juste écrit ce petit mot:

«C’est toi qui es responsable de ma mort».

SITUATION DIX
La cuisine

Elle compte à voix basse le nombre de pâtes dans le paquet.

LUI.

Les gouines à Dachau! Les bobos au boulot! Les bobos au boulot!

Elle verse les pâtes non cuites dans différents récipients.

Le néon.

LUI.

Je reconnais les faits qui me sont reprochés

Je suis responsable, le seul responsable.

Je nie la réalité.

En ce sens, je refuse de lire, entendre tous propos, et toutes opinions qui concernent le peuple français, les imbéciles manipulés, la bêtise humaine, les dirigeants qui nous manipulent, nous, le peuple.

Et je refuse de dresser des listes de «dirigeants» de «responsables» de «crapules» qui ont pour effet de m’extraire du monde (pas le journal Le Monde)

Ici c’est Bucarest. Le tournage de mon film à Bucarest, produit par le mari de Vera, producteur, me plonge dans un tourbillon mêlant la Garde de Fer d’Antonescu; Ceausescu et son Palais du Peuple à jamais inachevé; l'opérateur Ivan qui n'est pas russe mais juif séfarade; la guerre; la révolution; la nuit; ma diatribe sur la terrasse du Musée d'Art Moderne de l'ex-Palais du Peuple inachevé à jamais, exigeant que toutes les villes soient rasées, car le terrain vague, la catacombe est pensée, avenir; Muri le peintre, habitant dans un squat de Bucarest, qui me demande de balayer son atelier; mon cri contre l’organisation — celle de la Garde de Fer alliée aux Bolcheviks dans les années vingt par souci d’efficacité — contre le bâtiment de l’Église orthodoxe qui a trahi les aspirations du peuple sacré, contre la synagogue qu’ils ont transformée en musée.

Lui descend l’escalier.

SITUATION ONZE
L’escalier

Les chiens du peintre Dyrkou qui le font taire, Lui, en hurlant; l'ancien milicien qui lui dit que la Roumanie actuelle est un camp de concentration géré par le protocole des sages de Sion; les tziganes que Vera, la femme roumaine du producteur, lui dit de ne pas filmer; l'ouvrier qui fixe à coup de marteau-piqueur une stèle devant la synagogue qui est un musée et non une synagogue; le prêtre orthodoxe qui lui récite les protocoles des sages de Sion; les gitans rejetés et errants dans un décor proche des favelas de Mexico que le père d'Ophélia voulait lui faire visiter, avant qu'Ophélia lui dise qu'elle se crucifierait sur son propre tableau; la tour de l’usine près de l’ex-centre de torture qui abrite l’usine Renault... symbole de l’acier totalitaire; lors du coup d'État de Jaruzelski, le souvenir du séjour de lui, à Varsovie, chez Anna, militante de Solidarność qui était en fait une émanation du PC Polonais afin de préserver l’indépendance de la Pologne face aux chars russes immobilisés depuis 44 sur la rive droite de la Vistule; les chiens errants.

SITUATION DOUZE
Le bas de l’escalier

Slogans

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Elle, debout barrant la porte d’entrée de la maison.

ELLE.

Vous êtes des animaux, pire que des animaux. Il a baisé une nuit avec moi et il est parti... Il a eu peur... peur de mon amour... Je vous ai tout donné, et vous, vous prenez et vous ne donnez rien... Nous les Roumains, c’est comme ça, nous sommes gentils et comme nous sommes gentils, nous sommes faibles et vous en profitez...

LUI.

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

ELLE.

De quel droit nous juges-tu?

LUI.

Ils disent

Tu entends

Ils disent

Tu entends,

J’entends

Tu entends ?

J’entends.

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

ELLE.

Vous avez peur de tout, du succès, des femmes. Vous êtes des petits enfants, des tout petits enfants, des incapables petits, qui ont peur la nuit quand leur maman s’absente... Je vous vomis tous... Vous ne respectez rien, vous n’aimez pas... Maria n’a pas trahi, elle a chanté devant les Ceausescu, et elle n’a donné aucun nom, et c’est cela que vous n’admettez pas, vous n’admettez pas que l’on puisse créer, chanter, vivre sans trahir, sans se renier...

Lui, il entasse des objets hétéroclites devant la porte fermée avec le dérisoire espoir d’édifier ainsi une barricade.

ELLE.

Vous êtes des petits lâches et des petits traîtres qui rampent sous la botte du producteur pour toucher votre statut d’intergitant du spectacle... et lui, qu’est-ce qu’il fait Monsieur le producteur, Monsieur le producteur de mari ne prend personne au téléphone, il est en rendez-vous, il est occupé, il prépare des dossiers, il envoie des dossiers, il calcule le point d’indice, le point de diffusion, le point de préachat et quand il a bien calculé, il recalcule afin de faire coïncider les pourcentages avec les parts de la production, et ensuite il va se beurrer la gueule avec des inconnus de hasard.

SITUATION TREIZE
La cathédrale

LUI.

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

ELLE.

Je ne suis pas un point d’indice... J’ai perdu ma carte bleue, je ne sais pas où est ma carte bleue... Mon mari est producteur, il dit qu’il veut un enfant et il passe ses soirées à se saouler dans les bistrots du canal... Il est un producteur, il est le producteur et moi je suis la femme de la productrice, je ne suis pas Vera, je suis la femme de la productrice...

(implorant)

Je vous en prie... laissez-moi la caméra...

Maria a eu un enfant à la fin de sa carrière de chanteuse... Je veux réaliser d’autres films... Un enfant... ce sera votre enfant, l’enfant de notre lumière, de la lumière perpétuelle.... Je ne vous demanderai plus rien... je vous le promets... je vous le jure sur la tête de Maria... s’il vous plaît laissez-moi juste le matériel pour prendre le son... c’est ça, juste le matériel pour prendre le son... j’ai retrouvé la carte bleue...

Pour les images je me débrouillerai, je reviendrai... mais ne partez pas avec le matériel du son, je vais vous appeler un taxi, j’ai retrouvé ma carte American Express, pas celle de la prod, mais la mienne... vous ne serez pas en retard pour prendre l’avion à l’aéroport... qu’est-ce que ça vous coûte de me laisser le matériel pour prendre juste le son de la voix de Maria... mais en tout cas c’est fini, je ne retournerai plus jamais chez le producteur...

(à Lui)

Reste avec moi.

LUI.

Ils sont descendus de la place de la cathédrale. Ils portent les chemises noires, brunes et vertes de la Garde de Fer. Ils ont pris les fusils, les gourdins et les couteaux; en tête marche le Sénateur, puis les membres du Conseil Municipal, derrière eux viennent le comité des chômeurs non assistés, puis la délégation du centre régional... l’instituteur encadre les enfants et tous, tous ils répètent:

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Les gouines à Dachau!

Les bobos au boulot!

Et puis ce n’est pas fini, derrière viennent les gendarmes, les journalistes et les organisations humanitaires, ils marchent, ils marchent, unis dans le même élan, afin d’œuvrer pour le nettoyage de la pourriture, la pourriture des assistés qui ne participent pas au relèvement de la Nation...

LUI.

Mes chers concitoyens, en vérité, je vous le dis, moi, votre maire, je vous le dis, cette porte, cette porte pourrie, cette porte de l’assistanat, cette porte de l’assistanat qui est le cancer de notre société, nous allons l’ouvrir.

Une arme, j’ai trouvé une arme. Je remercie l’ONU, l’Europe, le Vatican et le croissant helvétique.

Lui exhibe la dérisoire représentation d’un objet en forme d’arme

Mach tür auf... Mach tür auf...

Mach tür auf...

Mach tür auf... Ouvre la porte... Ouvre la porte...

Ouvre la porte! Ouvre la porte! Ouvre la porte... la porte... la porte... la porte!

Lui brandit le dérisoire pistolet devant la porte fermée.

SITUATION QUATORZE
La première porte

Il lui active le haut parleur de son téléphone portable qui diffuse la voix de Lui.

LUI.

Et alors?

ADRESSE AUX CONTRE-REVOLUTIONNAIRES

La mort est une invention du système capitaliste.

Vos plaisirs immédiats sont les chemins de vos vies.

Nous mourrons à l’heure de notre choix.

Géraldine, Lolotchka, Laurence, Vera, Maria, Yvonne,

Vous êtes des contre-révolutionnaires.

Vous préférez rester couchées sur vos chaises longues transat

Vous préférez attendre le retour de Bastien

Vous préférez comme Lolotchka vous transformer en bombe humaine dans les territoires occupés

Vous préférez vous enfermer dans la culpabilité de votre père

Yvonne, pourquoi ne réponds-tu jamais à mes lettres?

Lolotchka, pourquoi t’es-tu reniée?

Lui devant la porte fermée de la maison rose des femmes lesbiennes.

Lui brandit dans la main droite un pistolet jaune, jouet d’enfant.

Lui tient dans la main gauche le couvercle d’une marmite en acier polonais.

LUI.

Je ne rendrai pas la caméra au salopard de mari de producteur de Vera.

Je vais tirer.

Les profs, les maires, les sénateurs, les présidents d’associations sans but lucratif ont peur.

Les profs, les maires, les sénateurs, les présidents d’associations sans but lucratif et organisateurs du pogrom s’arrêtent devant la porte de la maison rose des gouines lesbiennes, cancer de la société

Gouines Assistés, cancer de la société,

Sans-Papiers, cancer de la société, au boulot!

Gouines Assistés, cancer de la société,

Sans-Papiers, cancer de la société, à Dachau!

Les profs, les maires, les sénateurs, présidents d'associations sans but lucratif enfoncent la porte de la maison rose des lesbiennes assistées, cancer de la société.

Je tire.

BOUM BOUM

Vous riez?

Pourquoi est-ce que vous riez?

Je ne suis pas un dictateur.

Je ne suis pas une bombe humaine.

Pourquoi est-ce que vous ne voulez pas coucher pas avec moi?

Je vous le dis:

Les suicidés et les déprimés, par leur refus de partage de leur solitude, empêchent toute éclosion du Mouvement Social.

Les suicidés et les déprimés sont des contre-révolutionnaires.

Les suicidés et les déprimés doivent être fusillés séance tenante.

MYRIAM!!!!

Ils s’arrêtent devant la porte

La porte fermée par un cadenas, une chaîne

La porte de la maison rose des lesbiennes femmes

La porte de la maison rose des femmes lesbiennes.

Le jardin aux herbes folles,
la chaise longue transat,
le linge sur le fil,
le poupon-jouet dans l’eau de la bassine rouge.

LUI.

Un communiste ne recule jamais. La Bataille de Stalingrad...

L’abbé Pierre n’est pas un homme respectable...

Ils sont descendus de la place de la cathédrale. Ils portent les chemises noires, brunes et vertes de la Garde de Fer. Ils ont pris les fusils, les gourdins et les couteaux, en tête marche le Sénateur, puis les membres du Conseil Municipal, derrière eux viennent le comité des chômeurs non assistés, puis la délégation du centre régional...

L’instituteur encadre les enfants et tous, tous ils répètent: «Les gouines à Dachau! Les bobos au boulot! Les gouines à Dachau! Les bobos au boulot!».

Et puis ce n’est pas fini, derrière viennent les gendarmes, les journalistes et les organisations humanitaires; ils marchent, ils marchent, unis dans le même élan, afin d’œuvrer pour le nettoyage de la pourriture, la pourriture des assistés qui ne participent pas au relèvement de la Nation...

LUI.

Boum, boum. Boumboum

¡ Viva la muerte!

LUI.

Les pogromistes nationaux-bolcheviques ont enfoncé la porte.

Je ne suis pas un dictateur.

Lolotchka, en se réfugiant dans le suicide de Blanche, s’est barricadée dans son chagrin et m’a interdit de l’aimer.

C’est tellement plus simple de s’enfermer dans sa pauvreté et d’empêcher les autres de vous approcher...

C’est tellement plus simple de se vautrer dans un transat en attendant l’arrivée de Brice...

Vous êtes des dictateurs. Le rêve est la réalité. Il n’y a pas de vie avant la mort.

Nous sommes libres de nous retirer de votre monde.

Fascistes nationaux-bolcheviques, dehors!

Yvonne préfère ressasser la mort de son enfant.

Vera préfère se réfugier dans la maladie d’Alzheimer.

Et alors? Et alors?

Pourquoi vivez-vous? Pourquoi mangez-vous?

La mort n’existe pas. Et ceux qui aiment Dieu n’aiment pas les hommes puisqu’ils aiment Dieu.

Et je vous interdis de dire que nous engendrons des bombes humaines.

Lolotchka, pourquoi t’es-tu reniée?

LUI.

Alors le chef pogrom dit:

«Ce ne sont pas les frontières qui font la force d’une nation, mais l’homogénéité...»

Il bafouille: «Et la pureté de la race, de la nation...»

LUI.

Ils ont enfoncé la porte.

MYRIAM!!!

J’ai rendu la caméra au producteur mari.

Je n’ai pas servi les nouilles dans l’assiette de Géraldine.

Yvonne, Yvonne, pourquoi ne réponds-tu jamais à mes lettres?

MYRIAM!!!!!!

LUI.

Myriam prend un couteau dans la main droite.

Myriam ouvre la porte de la maison de Bucarest face au pogrom.

Le jardin aux herbes folles

Désert

Éclairé par le lampadaire de la rue

La chaise longue, une bassine, un arbre, les branches de l’arbre

Du linge séchant sur l’arbre

Au pied de l’arbre une bassine rouge.

La femme joue du violon.

SITUATION QUINZE
La deuxième porte

LUI.

L’abbé Pierre n’est pas un homme respectable. Je ne suis pas un homme respectable.

Vous avez tué Myriam; Myriam nous aimait tous, et le directeur membre de l’organisation du Parti communiste de la fac autogérée n’est pas intervenu lorsque Myriam a été internée de force à la demande de son père, survivant du ghetto de Varsovie, ici c’est la maison du père de Vera.

Lolotchka veut partir dans les territoires occupés pour devenir la bombe humaine; tu n’es pas la bombe humaine, tu as donné de l’eau aux arabes depuis le kibboutz anarcho-sioniste, l’abbé Pierre n’est pas un anarcho-sioniste, il nous dit de travailler, de nous loger dans des maisons, d’abandonner les kibboutz populaires, et de partir en vacances dans les futures marinas du Sud-Liban et de la bande de Gaza, pourquoi nous as-tu reniés?

Yvonne...

Ils t’ont convoquée chez le juge d’instruction pour te demander où était Nathalie; tu n’as pas tué Nathalie, mais toi aussi tu voulais...

Pourquoi ne réponds-tu jamais à mes coups de fil quand je t’appelle? Et maintenant le chef de l’unique usine baise les femmes employées et les flanque ensuite à la porte au bout de trois semaines en étant sûr d’avoir une nouvelle main d’œuvre envoyée par la CAF, le Sénateur, l’instituteur et le Président membre du Parti communiste de la fac autogérée.

Myriam ouvre la porte.

ELLE.

La maison du père de Vera la productrice roumaine, les herbes folles, la chaise longue, l’arbre, les branches de l’arbre, le linge qui sèche, une musicienne qui joue du violon tzigane, le ciel, le nuage.

LUI.

Vera la femme roumaine de son mari producteur qui a fait une fausse couche et qui part chez l'homme qu'elle aime en me demandant de rester à Bucarest, chez son père, enfermé dans son silence depuis la chute du glacis soviétique; et Vera qui dans l'avion m'écrit que je l'ai trahie, parce que j’ai refusé de lui laisser la caméra, alors qu’elle voulait tourner son propre film sur une chanteuse égérie roumaine que tous les Roumains ont oubliée, et qui écrit aussi que je suis pire qu'Eichmann; et Ivan qui me répète, la folie, ta folie, celle de Vera coincée entre la dépendance de son mari producteur, de ta peur, de ta culpabilisation; et enfin ta fille liée par son âme Douchka (âme en Russe) qui attend un enfant avec un Roumain de l’extérieur.

Il, lui, jette le paquet de nouilles par la fenêtre.

Il, lui, traverse le jardin

Il, lui, se penche vers la bassine

Le poupon-jouet flotte dans l’eau de la bassine

Le jardin aux herbes folles

Désert

Éclairé par le lampadaire de la rue

La chaise longue, une bassine, un arbre, les branches de l’arbre

Du linge séchant sur l’arbre

Au pied de l’arbre une bassine rouge.

Dans la bassine rouge le poupon-jouet

Un poupon gigantesque est encastré
sur le toit de la station Shell qui ne vend pas de stylo.

SITUATION SEIZE
Mes dernières volontés

J’ai choisi de me retirer de ce monde.

Le lieu et les moyens de la disparition de mon corps

seront déterminés par le tarif le moins cher.

Pierre Merejkowsky

Récits Publiés

Moi Autobiographie, 14ème Version. Éditions Sens et Tonka

Chronique Compte Rendu et Manifeste, Éditions Sens et Tonka

Chronique Pénitentiaire, Éditions Youplala

Scénario

Moi Autobiographie, 16ème version, aide au développement, long métrage CNC

Films réalisés

Une trentaine de films auto-produits

Aide sélective CNC

Insurrection Résurrection production les films Sauvages

Moi autobiographie, 16ème version

Aide Sélective CNC coproduit par Arte France

À propos d’Eric P., Lardux production

L’aube, Lardux production

Documentaires de création CNC Cosip Télévisions Locales

Le cinéaste le village et l’utopie, Io production

La petite guerre, Io production

Le RMI c’est la vie, Io production

Que faire? Zaléa Télévision

Les Hommes prophétiques, les Brasseurs de Cages,

Voyage au cœur de l’Europe Socialique, Hibou production

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Pierre Merejkowsky, Chroniques Palestiniennes, Editions de l'Obsidienne, 2018

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Editions de l'Obsidienne

Montpellier

Décembre 2018

Editions de l'Obsidienne

ISBN 979-10-91874-07-6