Patricia Ahdjoudj

Patricia Ahdjoudj


 Patricia Ahdjoudj est née en 1944 (Kabylie ?) − Besançon, 2020.

 Je trouve étrange que l’état civil indique « Besançon » comme lieu de naissance de Patricia Ahdjoudj. Selon son propre récit, elle et son frère seraient nés en Kabylie. Orphelins de la guerre d’Algérie, ils auraient été adoptés par les Brandt-Richert-Vaisseau, une famille bisontine protestante et aisée. Patricia repose (en paix ?) dans leur caveau au cimetière des Chaprais, carré N, n° 6044.

Patricia détestait le prénom qui lui avait été attribué à l’état civil. Elle ne me l’a jamais révélé. Je l’ai découvert à la lecture de l’avis de décès et me garde bien de le mentionner. Ahdjoudj était le patronyme de son premier époux, Amokhrane, qui était conseiller d’éducation et lui-même d’origine kabyle.

J’ai rencontré Patricia au Resto-U Canot où nous avons ensuite pris l’habitude de déjeuner ensemble. Puis nous allions prendre un café sur les quais Vauban ou au Fontaine-Argent, un bar brasserie situé près du Casino à moins que nous nous rendions chez elle, c’est-à-dire chez sa mère qui était propriétaire d’une coquette villa construite dans les années vingt. Patricia en occupait le rez-de chaussée. Nous y passions l’après-midi à discuter cinéma, poésie, écriture, éditions, psychanalyses freudienne et jungienne, symbolisme, ésotérisme, pour ce qu’il en était des principaux sujets abordés. Patricia était rosicrucienne. Elle appréciait particulièrement le réalisme fantastique et la revue Planète.

Chevelure bouclée teinte au henné, visage poudré, corps menu, Patricia se vêtait avec une élégance de jeune femme maghrébine aisée : tailleur pantalon blazer de couleur claire, bottines ou bottes, bijoux fins, en or, parfois en argent, pierres précieuses, au cou et à tous les doigts. Elle m’a transmis son amour des bagues le jour où, à l’heure du café, elle a glissé, de son doigt au mien, un anneau en argent dont je me sépare uniquement pour m’engouffrer dans les machines IRM.

Je me suis toujours bien gardé de sonner à sa porte le matin. Sa vie publique commençait à l’heure du déjeuner et se prolongeait tard dans la nuit. L’après-midi, elle sortait les chiens, allait au cinéma ou noyait ses désespoirs dans des achats compulsifs de livres, bijoux, chaussures, vêtements et dépensait sans scrupule la rente que lui octroyait sa famille adoptive. Je pense que ce comportement pourrait être interprété comme une sorte de vengeance, de règlement de compte qui n’entachait en rien la généreuse spontanéité dont elle faisait preuve avec ses amis : je ne me souviens d’aucune amitié féminine.

 Patricia avait entendu dire que Patty Smith se réclamait de Rimbaud. Elle a acheté toutes les K7 disponibles alors qu’elle écoutait essentiellement des chansons francophones poétiques : Ferré, Brassens, François Béranger, Lenny Escudero, Henri Tachan, Jacques Bertin, Charlebois, Beau Dommage, Jean Vasca et autres poètes, tous plus ou moins disparus. Patty, ça ne pouvait pas le faire ! Patricia m’a dit : « Prends tout ça, ça va sûrement te plaire ! Mais moi, ça ne passe pas. ».C’est ainsi que j’ai découvert Patty Smith.

Patricia était une grande cinéphile. Elle pouvait voir plusieurs fois le même film durant la semaine et m’invitait à chaque fois que l’un de ces films exigeait que je le voie. Au risque d’allonger inconsidérément ce texte, je ne m’étendrai guère plus à ce sujet sinon pour signaler que Patricia a ainsi indirectement très largement contribué à mon style d’écriture (Cinéroman Le Miroir, par exemple).

Dupont sous le pouce, Boyard de Sartre au bec, nous passions un certain nombre de nuits, dans sa Coccinelle dorée, à errer au hasard, dans les rues de Besançon, de Planoise à Palente et de Montrapon à Velote, en discutant ou en écoutant des K7. Patricia ne fumait pas le pétard. Je n’en fumais pas en sa présence.

Notre amitié était forte, mais n’a jamais franchi les limites de nos deux corps face à face et d’une aventure en vie commune, vouée à l’échec comme toutes les amours de Patricia : mutuels confidents, nous nous pardonnions réciproquement nos péchés durant ces interminables virées nocturnes.

 Les relations de Patricia avec sa famille adoptive, son fils David et les hommes étaient orageuses. Ses chiens − de frêles et aimables lévriers, puis, après leur mort précoce, un boxer, molosse grincheux et agressif que je craignais particulièrement parce qu’il fut un jour à deux doigts de me bouffer tout cru alors que j’avais osé pousser le portail du jardin où il rôdait seul − étaient ses meilleurs compagnons et avaient leur propre chambre au rez-de-chaussée. Ils n’étaient pas pour autant à l’abri de ses crises de mauvaise humeur. Le molosse rampait à ses pieds.

Business man rapace, le frère de Patricia s’était pleinement intégré à la bourgeoisie ; elle ne le supportait pas, d’autant plus qu’il avait quelques sérieux projets de la virer de la villa et de mettre le holà à ses comportements dispendieux.

La mère adoptive, veuve, vivait au premier étage avec son petit fils. David, qui avait alors neuf ou dix ans, allait et venait d’un niveau à l’autre. Sa grand-mère veillait à son bien-être, à sa manière et selon ses principes charitables.

David, en grandissant, apprécia ma compagnie : j’avais dix ans de moins que sa mère et plus il allait vers l’adolescence, plus nous avions l'occasion de discuter hors du domaine familial. Je n’étais pas un père de substitution; peut-être un grand frère ? Ma position était délicate, car, tout en en connaissant les sources, j’avais du mal à accepter la dureté de Patricia envers son fils.

Suite à mon départ de Franche-Comté, j’ai revu plusieurs fois David, durant une vingtaine d’années, tant à Besançon qu’à Montpellier. Il avait coupé toute relation avec sa mère et en parlait peu. Un temps régisseur éclairages au cirque Plume, David réside maintenant au carré N, n° 6044 où il a été inhumé plusieurs mois après un décès dont je ne connais pas les circonstances.

 Le second époux de Patricia, Ali Quaqazeh, était jordanien, discret, courtois et chaleureux. Nos relations furent très amicales. Il préparait alors sa thèse de doctorat à Paris VI – Recherche des causes de dépassement de la puissance électrique dans un ensemble industriel complexe – avec, pour terrain d’étude, les usines Peugeot Sochaux où l’un de mes oncles était DRH. L’enjeu était de taille, car ces dépassements entraînaient des amendes non négligeables versées à l’État. Suite au retour d’Ali en Jordanie et de sa séparation d’avec Patricia − qui ne voulait pas l’y suivre par crainte de s’y retrouver épouse en pays musulman − nous nous sommes perdus de vue.

Ali Quaqazeh, PhD (Philosophiæ Doctor), University of Jordan (Amman), Department of Business Economics.

Hors les instants que Patricia et moi-même passions ensemble, nos échanges épistolaires se manifestaient au jour le jour en poèmes écrits sur des feuillets de beaux papiers à lettre. Comme des amoureux… que nous nous gardions bien d’être. Patricia utilisait un Montblanc et une encre bleue.

D’un déménagement et d’un grenier à l’autre, il ne me reste que quelques feuillets : six contiennent des textes écrits à des dates différentes. Les trois derniers ont toujours été pliés en deux et réunis dans un petit cahier écrit après un moment que nous avions passé au Fontaine-Argent. Je les ai transmis aux archives Bidard.

Patricia fut ma première lectrice attentive et critique. Je me sentais alors assez isolé dans ma pratique de l’écriture et j’en parlais très peu à mon entourage comme si cela était honteux de griffonner des poèmes intimistes ou prétentieux de prétendre à vouloir s'afficher dans les rayonnages d’une librairie.

Patricia m’incita à présenter mes textes auprès des éditeurs avec qui elle correspondait : Jean-Yves Reuzeau (éditions du Castor Astral), Jean-Roger Bronnimann (Lidwine éditions) et Didier Michel Bidard. Très remontée après La Pensée Universelle à qui elle avait confié la publication de son premier opus de poésie, elle s’était assez vite intéressée au mouvement des éditions alternatives qui était alors en pleine gestation. C’est ainsi que, pour la première fois de ma vie, je pus lire fièrement quelques-uns de mes textes courts imprimés dans des revues.

 Je lui dois aussi l’acceptation de La chanson de Marianne par Jean-Yves Reuzeau qui arriva après l’acceptation de Lidwine édition : Jean-Roger Bronnimann a donc été le premier éditeur à me dire OK. Je n’ai pas longtemps réfléchi, ah, ah, ah ! Beaucoup plus tard, j’ai recontacté Jean-Yves Reuzeau (pour mon roman Le Miroir), mais il était parti en d’autres projets éditoriaux.

Je dois beaucoup à Patricia Ahdjoudj et, survivant en sursis, c’est avec une certaine émotion que j’ai rédigé cette courte pseudo-notice biographique (probablement incomplète par discrétion) et bibliographique (là, j’espère n’avoir omis aucun opus).

Bibliographie de Patricia Ahdjoudj

Recueils

Les Yeux cernés, Paris : la Pensée universelle, 1974

Regrets éternels, Talence : Éditions du Castor astral, 1975

Le Cercle magique, Talence : Éditions du Castor astral, 1976

Flagrant Délire, Éditions de l'Ecchymose, Coll. "Hors-collection", 1980

Memento mori, les anneaux du silence : Bordeaux : Dossiers d'Aquitaine et d'ailleurs , 1981

Revues

Revue Étreintes Cosmiques (1974-1980) publiée par les Éditions du Castor Astral
Dir. : Jean-Yves Reuzeau et Marc Torralba.
10 numéros dont 1 double (n° 8-9) en 9 livraisons du n° 1 (1975) au n° 10 (1980)

Étreintes Cosmiques, n° 3, 1975 [36 p.] / Poésie différente
Jean-Yves Collette, Patricia Ahdjoudj, Claude Guillot, Paul Thierrin.

Revue L’Ecchymose, n° 25, 27, 29 (1977, 78, 79)

Cette revue de poésie fut publiée par Didier-Michel Bidard, dans le Calvados, de 1978 à 1993.

Les archives Bidard : Didier-Michel Bidard possède un ancien silo dans lequel il stocke des centaines livres dont des exemplaires de revues et recueils de poésies et de nouvelles parues durant les années 70 au sein du mouvement contestataire opposé aux grands consortiums du livre et qui fut à l’origine de la création de multiples petites maisons d’éditions dites alternatives.

Pierre Belleney

Extraits de Les Yeux cernés
1. (Sans titre)

septembre et le vent tissent un piège
pour un départ fragile
une voix bourdonne dans la nuit
tel un baiser défait sur la courbe du temps

 “veux-tu prendre la mer
sur le radeau de son corps
et découvrir une île
à chacune de ses caresses
veux-tu prendre la mer
il est déjà si tard au cadran du désir”

quelle heure est-il dites-moi
il est bien trop tôt je ne suis pas prête
je veux avoir le temps de rassembler tous mes bagages
je veux enfin dire adieu à un enfant qui me ressemble
je veux serrer quelques mains glacées
je croyais avoir le temps je ne suis pas prête

“ veux-tu prendre la mer
sur le radeau de son corps
et découvrir des volcans
à chacun de ses frissons
veux-tu prendre la mer
au cadran du désir il est déjà si tard ”

je ne pars pas je ne peux pas partir
il faut me comprendre
j’ai oublié d’arroser les plantes vertes du salon
et mon chien doit m’attendre sur le palier
il faut me comprendre
je ne peux pas partir.

2. Cafeteria

soucoupes brisées pyrex musical
fumée lourde de fête
– “je rêve”, dit-il si vous osez lui demander
ce qu’il fait dans la vie

– “papier maïs c’est bien meilleur pour la santé
du moins c’est ce qu’on dit”

éclats de verre dans les yeux…

– “Non les lunettes vraiment ça ne te va pas
Pierre qu’en penses-tu ?”

3. (Inédit ?)

Il y a des nuits superbes et si douces
des nuits de tamaris fleuris
des nuits au goût de fête sacrée
Il y a des nuits sublimes d'ironie
des nuits à se trancher la gorge
des nuits à s'ouvrir les veines
et libérer la course folle du désespoir
Il y a des nuits d'amour ébréché
quand le cœur tressaille sous la douleur
comme un oiseau aux ailes brisées

Il y a des nuits superbes et si douces
Il y a des nuits d'amour amer.

© Patricia Ahdjoudj

 

 

Pierre Belleney

 

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